Adaptogenèse : Lazarev, Brekhman et l'histoire soviétique du mot adaptogène
En 1947, à Léningrad, Nikolaï Lazarev forge le mot adaptogène. Brekhman, Vladivostok, l'éleuthérocoque, les cosmonautes : l'histoire datée et nommée d'un mot, sans sa promesse.
Le règne tranquille — racines, polypores, mycélium. La résilience du vivant prête au quotidien.
Le mot adaptogène a une date de naissance : 1947. Il a un lieu, Léningrad, et un auteur, le pharmacologue Nikolaï Lazarev. Vingt ans plus tard, à l'autre bout de l'Union soviétique, Israel Brekhman l'attache à une racine épineuse de la taïga. Cette page raconte l'histoire de ce mot, ses gens et ses dates. Elle n'en reprend pas la promesse : dans l'Union européenne, aucune allégation de santé n'est autorisée pour les plantes qu'on range sous ce nom.
1947, Léningrad : un mot forgé
Nikolaï Vassilievitch Lazarev est pharmacologue et toxicologue à Léningrad. En 1947, il forge le mot à partir du latin adaptare, ajuster, et du grec -genês, qui fait naître. Lazarev l'applique d'abord à une molécule de synthèse, le dibazol. Les racines viennent ensuite, avec ses élèves et ses collègues.
L'après-guerre soviétique cherche alors, dans l'immense pharmacopée de son territoire, des plantes que la science occidentale n'a pas étudiées. La taïga d'Extrême-Orient, l'Altaï, la Sibérie deviennent des terrains de cueillette pour les laboratoires.
Vladivostok : Brekhman et la racine de la taïga
Israel Itskovitch Brekhman travaille à Vladivostok, au bord du Pacifique, dans les instituts de l'Académie des sciences de l'URSS en Extrême-Orient. Il commence par le ginseng, Panax ginseng, la racine la plus chère de la médecine chinoise. Puis, à la fin des années 1950, il se tourne vers un arbuste bien plus commun dans les forêts autour de lui : l'éleuthérocoque, Eleutherococcus senticosus, que les trappeurs appellent le buisson du diable, tant ses tiges sont hérissées d'aiguilles. Une racine qu'on trouvait partout, là où le ginseng sauvage se comptait à la pièce.
En 1969, Brekhman publie avec son collègue I. V. Dardymov, en anglais, dans la revue américaine Annual Review of Pharmacology, un article qui propose une définition de l'adaptogène en trois critères. Ce sont des critères d'effet pharmacologique ; nous ne les reprenons pas ici. En 1980 paraît à Oxford, chez Pergamon, son livre Man and Biologically Active Substances.
Tomsk, l'Amour et l'Altaï : les autres racines
Brekhman n'est pas seul. À Tomsk, en Sibérie, le pharmacologue A. S. Saratikov consacre une grande partie de sa carrière à la rhodiola, la racine d'or ; en 1961, le botaniste G. V. Krylov mène une expédition dans l'Altaï pour en relever les stations.
La schisandra, la baie aux cinq saveurs, avait été remarquée plus tôt. En 1895, le botaniste Vladimir Komarov note que les chasseurs nanaïs de l'Amour emportent ses baies séchées en chasse. Les chercheurs soviétiques reprennent cette piste au XXᵉ siècle.
Les herboristes d'Occident, plus tard, rangeront sous le même mot des plantes venues d'autres traditions : l'ashwagandha de l'Ayurveda, le ginseng, le basilic sacré.
Des cosmonautes et des athlètes
Le mot sort des laboratoires par le sport et l'espace. D'après les herboristes David Winston et Steven Maimes, des athlètes soviétiques ont reçu un extrait d'éleuthérocoque à la fin des années 1970, et des cosmonautes en ont reçu à partir de 1977. C'est de là que vient son surnom de plante des cosmonautes. Nous rapportons le fait ; nous n'en tirons rien de plus.
Une science cachée ?
On a souvent raconté cette histoire comme celle d'une science secrète, tenue derrière le Rideau de fer. C'est une exagération. Une partie des travaux appliqués, militaires ou sportifs, n'a sans doute jamais été rendue publique. Mais le gros du corpus a été publié : dans des revues soviétiques, en russe, et dans des livres édités à Vladivostok, Tomsk ou Léningrad. La barrière était surtout la langue. Brekhman lui-même résumait ses travaux en anglais dès 1969, et son livre de 1980 parut à Oxford.
Après la chute de l'Union soviétique, le biochimiste Alexander Panossian, installé en Suède, a passé des années à traduire et à résumer ce corpus dans des revues de langue anglaise. Le titre de cette page, à l'origine, parlait de science cachée. Nous gardons l'adresse et corrigeons le mot.
Ce que l'Europe a fait du mot
En 2008, le comité des plantes de l'Agence européenne, l'EMA, publie une note de réflexion sur le concept adaptogène. Elle conclut que le concept demande encore à être éclairci, et qu'il n'entre pas dans le vocabulaire pharmacologique reçu en Europe. Le règlement européen de 2006 sur les allégations, de son côté, n'en autorise aucune pour ces plantes.
C'est pourquoi, chez nous, adaptogène est un mot d'histoire : il dit d'où viennent nos racines et qui les a étudiées, sans rien promettre de ce qu'elles feraient.
Avant le mot
Les plantes, elles, n'ont pas attendu 1947. L'Ayurveda range ses racines de longue haleine parmi les rasayana, « la circulation de l'essence » ; nous racontons ce parallèle dans notre page sur les adaptogènes et les rasayana. La Chine, dans le Shennong Ben Cao Jing, classait ses substances en trois rangs, et plaçait au plus haut, shang pin, celles qu'on tenait pour sûres en usage de longue durée. Dans la taïga, les chasseurs evenks et les peuples de l'Amour connaissaient leurs racines et leurs baies bien avant les pharmacologues.
Les racines de la Maison
Trois des plantes de cette histoire sont chez nous. L'éleuthérocoque, en racine broyée pour la décoction, venue de Chine et issue d'une filière certifiée biologique. La rhodiola, en morceaux de racine séchée, venue d'Europe de l'Est. L'ashwagandha, en poudre de racine entière, venue d'Inde et issue d'une filière certifiée biologique. Les deux racines du Nord se boivent en décoction, le matin ; l'ashwagandha dans un lait chaud.
Précautions
Chaque plante a les siennes, détaillées sur sa fiche. Les principales :
- Éleuthérocoque : hypertension, troubles cardiaques, maladie auto-immune, immunosuppresseurs, anticoagulants, digoxine, antidiabétiques : avis médical d'abord. À éviter pendant la grossesse et l'allaitement. Plutôt le matin.
- Rhodiola : grossesse et allaitement, traitement de la tension ou du diabète, maladie auto-immune, trouble bipolaire, antidépresseurs : avis médical d'abord. Prudence avec le café.
- Ashwagandha : grossesse et allaitement, thyroïde, foie, maladie auto-immune, allergie aux Solanacées : avis médical d'abord ; arrêter deux semaines avant une chirurgie.
En cas de doute, ton médecin avant la racine.
L'éleuthérocoque, ginseng sibérien, en racine broyée pour la décoction, venue de Chine et issue d'une filière certifiée biologique.
Découvrir l'éleuthérocoque INFUSE →Qui a inventé le mot adaptogène ?
Le pharmacologue soviétique Nikolaï Lazarev, à Léningrad, en 1947. Israel Brekhman l'a ensuite porté, à Vladivostok, sur le ginseng puis sur l'éleuthérocoque.
Que veut dire adaptogenèse ?
Le mot assemble le latin adaptare, ajuster, et le grec genesis, la naissance. Nous l'employons pour raconter l'histoire d'un concept, de 1947 à aujourd'hui, sans en reprendre la promesse.
La science soviétique des adaptogènes était-elle secrète ?
En partie seulement, pour certains travaux appliqués. L'essentiel fut publié, en russe surtout ; Brekhman en publiait un résumé en anglais dès 1969. La langue a davantage pesé que le secret.
Pourquoi INFUSE ne dit-il pas ce que font les adaptogènes ?
Parce que dans l'Union européenne, aucune allégation de santé n'est autorisée pour ces plantes, et qu'en 2008 l'Agence européenne a jugé que le concept n'était pas reçu dans sa terminologie. Nous racontons leur histoire, leurs noms et nos manières de les préparer.
Quelles précautions avec les plantes dites adaptogènes ?
Chacune a les siennes. Éleuthérocoque : hypertension, troubles cardiaques, anticoagulants, digoxine, antidiabétiques, immunosuppresseurs. Rhodiola : tension, diabète, trouble bipolaire, antidépresseurs. Ashwagandha : thyroïde, foie, allergie aux Solanacées. Pour toutes : avis médical en cas de maladie auto-immune, et pas de cure pendant la grossesse et l'allaitement sans avis médical.
Sources
- I. I. Brekhman, I. V. Dardymov, « New substances of plant origin which increase nonspecific resistance », Annual Review of Pharmacology 9 (1969).
- I. I. Brekhman, Man and Biologically Active Substances, Pergamon Press, Oxford (1980).
- A. Panossian, G. Wikman, « Effects of Adaptogens on the Central Nervous System », Pharmaceuticals 3 (2010) : Lazarev, 1947, le dibazol.
- A. Panossian, G. Wikman, « Pharmacology of Schisandra chinensis Bail.: an overview of Russian research and uses in medicine », Journal of Ethnopharmacology 118 (2008) : Komarov, 1895.
- R. P. Brown, P. L. Gerbarg, Z. Ramazanov, « Rhodiola rosea: a phytomedicinal overview », HerbalGram 56 (2002) : Krylov, 1961.
- A. S. Saratikov, E. A. Krasnov, Rhodiola rosea (racine d'or), Université de Tomsk (1987).
- David Winston, Steven Maimes, Adaptogens, Healing Arts Press (2007) : athlètes et cosmonautes, 1977.
- EMA, HMPC, Reflection paper on the adaptogenic concept (2008).
- Règlement (CE) n° 1924/2006 sur les allégations nutritionnelles et de santé.
- Fiches produit INFUSE : éleuthérocoque, rhodiola, ashwagandha.
Reçois notre lettre de la semaine.
Tu as toi aussi un récit à déposer dans la Forêt ?
Partager un récit →Ce que cette lecture a ouvert
Sois la première voix. Chaque mot est relu avant de rejoindre la lecture.
Connecte-toi pour partager ce que cette lecture a ouvert chez toi.
Se connecter →