

Molène
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L'armoise du Charme des neuf herbes, la molène que les Anglais appelaient le cierge de la sorcière, la mandragore de la Genèse et de Shakespeare : les plantes des herbières, des guérisseuses et des sorcières, chacune avec son histoire et sa source.
Dans les villages d'Europe, celle qui connaissait les herbes savait où pousse l'armoise et la nuit où on la cueille.
L'armoise, Mater herbarum, la mère des herbes (Gerard, 1597). Une herbe de haute magie, réputée pour ses pouvoirs sur le rêve, la première invoquée dans le Charme des neuf herbes. Herbe du féminin sacré, herbe de joie, de courage et de vérité. En feuilles entières, de cueillette sauvage, récoltées en France.
L'armoise du Charme des neuf herbes, la molène que les Anglais appelaient le cierge de la sorcière, la mandragore de la Genèse et de Shakespeare : les plantes des herbières, des guérisseuses et des sorcières, chacune avec son histoire et sa source.

Le 23 juin au soir, l'Europe cueillait ses herbes. En Italie, le millepertuis, la lavande et le romarin passent la nuit dehors dans une bassine d'eau, l'acqua di San Giovanni, et l'on s'en lave le visage au réveil.

Un bouquet d'armoise au linteau. En Chine, à la fête des bateaux-dragons, il écarte les mauvais esprits ; au Japon, le 5 mai, l'armoise et l'iris pendent encore sous l'avant-toit.

Un petit sachet de feuilles d'armoise sèches, glissé sous la taie : le geste du rêve, porté par les herboristes du XXe siècle et par nos rêveurs.

Une pincée d'armoise ou de molène sur un charbon, fenêtre entrouverte. La molène a longtemps servi de torche : on trempait sa haute tige sèche dans le suif.

La mandragore, la belladone, le datura et la jusquiame se lisent et se regardent au jardin botanique. Ce sont des poisons : on ne les cueille pas, on ne les boit pas, on ne les brûle pas.
Dans les campagnes d'Europe, celles et ceux qui soignaient avec les plantes portaient bien des noms : herbière, guérisseuse, sage-femme, et chez les Anglais cunning folk, les gens qui savent. Le mot sorcière arrivait aussi, parfois dans un procès. Les plantes de sorcière sont les herbes que la mémoire populaire leur a confiées : celles de la Saint-Jean, celles qui gardent la porte, et quelques poisons célèbres.
En français, « herbe aux sorcières » désigne plusieurs plantes à la fois : la circée, baptisée d'après Circé, la magicienne de l'Odyssée, la verveine, et une petite plante parasite des cultures africaines, le striga (Wikipédia). Cette page parle de toutes celles que les sorcières et les guérisseuses ont tenues dans leurs mains.
Au Xe siècle, un moine anglais recopie dans le manuscrit Lacnunga une incantation, le Charme des neuf herbes (British Library, Harley MS 585). Elle appelle neuf herbes contre neuf poisons, et l'armoise vient en premier : « Una þu hattest, yldost wyrta », Una est ton nom, la plus vieille des herbes. Dans le même chant, Woden prend neuf rameaux de gloire et frappe le serpent, qui vole en neuf morceaux.
Plusieurs de ces identifications font encore débat chez les philologues. Deux de ces herbes vivent chez INFUSE : l'armoise, cueillie sauvage en France, et la camomille noble, cousine de la mægðe.
Celles dont l'histoire est écrite, avec la source de chaque récit :
| Plante | Ce qu'on en raconte | Chez INFUSE |
|---|---|---|
| Armoise, Artemisia vulgaris | selon Pline, son nom viendrait d'Artémis, déesse des accouchements ; au Moyen Âge, elle est la Cingulum Sancti Johannis, la ceinture de saint Jean, et une couronne de ses rameaux, portée la veille de la Saint-Jean, protégeait du mal (Grieve, 1931) | en feuilles |
| Molène, Verbascum thapsus | son vieux nom anglais, hag's taper, veut dire le cierge de la sorcière : sa haute tige sèche, trempée dans le suif, brûlait comme une torche ; en Europe comme en Asie, on lui prêtait le pouvoir de chasser les mauvais esprits (Grieve, 1931) | en feuilles |
| Camomille | la mægðe du Charme des neuf herbes | camomille noble |
| Millepertuis, Hypericum perforatum | l'herbe de la Saint-Jean, en fleur autour du 24 juin ; on l'appelait chasse-diable en français, scacciadiavoli en italien | non vendu |
| Verveine officinale, Verbena officinalis | l'une des herbes aux sorcières ; Pline écrit que les Gaulois s'en servaient pour leurs présages, et qu'on la cueillait au lever de la Canicule, sans que la lune ni le soleil la voient | non vendue |
| Rue, Ruta graveolens | à Naples, l'amulette cimaruta reproduit un brin de rue ; au Mexique, la ruda entre dans les limpias contre le mauvais œil, et au Brésil on glisse l'arruda derrière l'oreille | non vendue, toxique |
| Mandragore, Mandragora officinarum | la plante de la Genèse ; pour l'arracher, Théophraste décrit trois cercles tracés autour d'elle avec une épée ; Shakespeare lui prête un cri | dans la Forêt, non vendue |
| Belladone, Atropa belladonna | Linné l'a nommée d'après Atropos, la Parque qui coupe le fil de la vie ; bella donna, belle dame, rappelle les Italiennes qui s'en dilataient les pupilles | dans la Forêt, non vendue |
| Datura, Datura stramonium | la pomme épineuse, que la langue populaire appelle herbe aux sorciers et herbe du diable | dans la Forêt, non vendu |
| Jusquiame noire, Hyoscyamus niger | l'une des herbes de l'onguent vert qu'Andrés Laguna dit avoir reçu à Metz, pris chez un couple accusé de sorcellerie | non vendue |
Mandragore, belladone, datura et jusquiame appartiennent à la famille des Solanacées. Elles contiennent les mêmes alcaloïdes, l'atropine et la scopolamine, et la dose qui empoisonne est proche de celle qui agit.
Le médecin espagnol Andrés Laguna raconte, dans son commentaire de Dioscoride paru en 1555, qu'à Metz on lui remit un pot d'onguent vert pris chez un couple accusé de sorcellerie, fait selon lui de ciguë, de morelle, de jusquiame et de mandragore. Il en enduisit la femme du bourreau, qui dormit trente-six heures. De ce récit et de quelques autres vient l'idée des onguents des sorcières, que les historiens discutent encore.
La mandragore a son propre cycle de récits. Dans la Genèse, Rachel la demande à Léa pour avoir un enfant. Théophraste, au IVe siècle avant notre ère, décrit sa cueillette : trois cercles tracés à l'épée, le visage tourné vers l'ouest. Juliette, chez Shakespeare, a peur des cris des mandragores arrachées de terre.
Ces plantes se rencontrent dans les livres et les jardins botaniques. Nous racontons leur histoire dans la Forêt, et nous ne les vendons pas.
Le 23 juin au soir, à la veille du solstice, l'Europe cueillait. Le millepertuis fleurit à ce moment-là, et son nom d'herbe de la Saint-Jean revient dans presque toutes les langues du continent. En Italie, la même nuit, on laisse dehors une bassine d'eau où flottent les fleurs et les herbes du jardin, surtout le millepertuis, la lavande et le romarin : au matin, cette acqua di San Giovanni sert à se laver le visage. Chez les Slaves, c'est la nuit de Kupala : on cueille des herbes, on en tresse des couronnes qu'on pose sur la rivière, et l'on saute par-dessus les feux.
En Amérique latine, la guérisseuse s'appelle curandera ; au Brésil, benzedeira, celle qui bénit. Au Mexique, la limpia passe un bouquet de rue, de basilic ou de pirul sur le corps. Dans les Andes et en Amazonie, les curanderos soufflent sur la personne une gorgée d'Agua de Florida, le soplo : une eau de fleurs et d'agrumes lancée à New York en 1808 par le parfumeur Robert Murray. Au Brésil, la benzedeira tient un brin d'arruda ou de guiné pendant sa prière.
Armoise : on s'abstient pendant la grossesse et l'allaitement ; prudence en cas d'allergie aux Astéracées. La rue est toxique : au soleil, elle brûle la peau qui l'a touchée, et elle est dangereuse pendant la grossesse. La mandragore, la belladone, le datura et la jusquiame sont des poisons : quelques baies ou quelques graines suffisent à une intoxication grave. Une fumée se fait fenêtre entrouverte, loin des rideaux, et en cas d'asthme on limite l'inhalation. Nos plantes sont en vente libre en France ; la loi change d'un pays à l'autre, vérifie celle du tien avant de commander.
Celles que la mémoire populaire d'Europe relie aux sorcières et aux guérisseuses : l'armoise de la Saint-Jean, la molène qu'on appelait cierge de la sorcière, le millepertuis chasse-diable, la verveine des présages, la rue, et quatre poisons célèbres, la mandragore, la belladone, le datura et la jusquiame. Le tableau plus haut donne la source de chaque récit.
Celles du Charme des neuf herbes, une incantation anglo-saxonne copiée au Xe siècle : l'armoise, le plantain, le cresson, la bétoine, la camomille, l'ortie, la pomme sauvage, le cerfeuil et le fenouil. L'armoise y est appelée la plus vieille des herbes.
Chaque tradition a la sienne. L'Europe suspendait l'armoise au-dessus des portes et appelait le millepertuis chasse-diable ; Maud Grieve rapporte qu'on prêtait à la molène le pouvoir de chasser les mauvais esprits ; au Mexique, la limpia passe un bouquet de rue sur le corps. Ce sont des gestes de tradition, transmis comme tels.
C'est sa réputation, de Naples, où l'amulette cimaruta en reproduit un brin, jusqu'au Mexique et au Brésil. C'est aussi une plante toxique : elle brûle au soleil la peau qui l'a touchée, et elle est dangereuse pendant la grossesse. Nous ne la vendons pas.
Les herbiers anciens se lisent en ligne, gratuitement : A Modern Herbal de Maud Grieve (1931), l'Histoire naturelle de Pline, The Herball de Gerard. Le Charme des neuf herbes est conservé à la British Library. La liste des sources, en bas de page, les nomme tous.
Certaines, oui. L'armoise, la molène, la camomille et la lavande se boivent ou se brûlent depuis des siècles, avec leurs précautions. La mandragore, la belladone, le datura et la jusquiame sont des poisons : elles se lisent, elles ne se consomment pas.
Demande à la Forêt : éthique d'une plante, dose, lignée, synergie. Elle partage ce que les peuples ont transmis et ce que les livres ont écrit.