Incubation des rêves : s'endormir avec une question
Incuber un rêve, c'est s'endormir avec une question pour la confier à la nuit. Des temples d'Asclépios aux laboratoires d'aujourd'hui, ce que disent les sources, et la recette du soir.
La plante de cet articleArmoise · Artemisia vulgaris5,0(103)dès 7,00 €Voir →Le dernier territoire souverain. On y entre par les plantes, par le silence, par le retour aux songes des anciens.
Réponse courte. Incuber un rêve, c'est s'endormir avec une question pour la confier à la nuit. Le mot vient du latin incubare, se coucher dans un lieu : les Grecs dormaient dans le sanctuaire d'un dieu pour recevoir une réponse. Le soir, il suffit d'une question et d'un carnet, avec une tasse d'armoise ou de Calea si on le souhaite.
Dormir chez le dieu
À Épidaure, à Athènes, à Pergame, à Cos, on passait la nuit chez Asclépios ; à Oropos, chez Amphiaraos. Avant de dormir venaient la pureté rituelle et les sacrifices, après la nuit les offrandes (Renberg, 2017).
À Pergame, on se repose, on prie, on se baigne à la source. La nuit, les prêtres conduisent les visiteurs dans l'abaton, sur un lit rituel, parmi des serpents sans venin. Au matin, on leur raconte son rêve. Aelius Aristides y a tenu un journal de rêves, les Discours sacrés (Bulkeley, 2016).
Gil Renberg distingue deux incubations. Celle qui demande un remède ne se pratiquait que dans une minorité de lieux de culte. Celle qui demande une réponse est plus ancienne et plus répandue, souvent locale. Et la pratique naît au Proche-Orient, avant l'Égypte et la Grèce. En Mésopotamie, on rêvait dans des huttes de roseaux (Moss, 2020). Aux premiers siècles de notre ère, on venait dormir aux sources de la Seine, chez la déesse Sequana (Moss, 2010).
Les rites d'ailleurs
Kimberley Patton ramène ces rites à trois éléments : une intention, un lieu à part (montagne, grotte, cimetière), une réponse (citée par Bulkeley, 2016).
L'istikhara musulmane remonte aux paroles du Prophète. Ablutions, prière, puis on se couche sur le côté droit, la main droite à l'oreille, en répétant le nom d'Allah jusqu'au sommeil. Un texte juif médiéval décrit la she'elat chalom, la question de rêve : on dort sur le côté gauche, on écrit sa question et on la glisse sous l'oreiller (Bulkeley, 2016).
Chez les Sioux, on jeûne quatre jours et quatre nuits dans une fosse, à « pleurer pour un rêve » (Lame Deer et Erdoes, 1972). En Australie, à Port Jackson, le colonel Collins rapportait en 1798 qu'on devenait homme-médecine en dormant sur une tombe (Eliade, 1964).
Une feuille, une racine
Chez les Chontal d'Oaxaca, la Calea sert à recevoir en rêve la cause d'une maladie, ou des nouvelles d'une personne lointaine ou perdue (Díaz, 1979 ; Mayagoitia et al., 1986). Chez les devins xhosa, l'Undlela Ziimlophe et les autres ubulawu aident à se souvenir des rêves où parlent les ancêtres (Sobiecki, 2012). Nous racontons les deux dans notre guide des plantes du rêve.
En Colombie, les chamanes kamsá boivent une tisane de Desfontainia quand ils veulent rêver, pour reconnaître une maladie (Schultes et al., 2001 ; Rätsch, 2005).
Au laboratoire
En 1993, Deirdre Barrett demande à des étudiants de choisir un problème et de l'incuber chaque soir, jusqu'à une semaine. Une partie des rêves traite le problème, et des juges extérieurs trouvent certaines solutions utiles. En 2020, au MIT, l'appareil Dormio répète un thème à l'endormissement pour y orienter les rêves ; une étude de suite, sur 50 personnes, relie cette incubation à de meilleurs résultats à trois tests de créativité (Haar Horowitz et al., 2020).
Ces travaux portent sur le contenu des rêves et sur la créativité. Ils ne disent rien des plantes.
Le geste du soir
- Quelques lignes sur le sujet, sans chercher à le résoudre, puis une question d'une ligne, écrite à la main sur un carnet, à la date du lendemain. Plus elle est précise, plus le rêve l'est (Delaney, 1988 et 1998).
- Si on le souhaite, une tasse une demi-heure avant le coucher : une cuillère à café d'armoise en infusion légère, ou environ 2 g de Calea, 3 minutes. La Calea se prend sur 3 à 5 nuits, puis une pause.
- La question une dernière fois, au moment de s'endormir. Le papier peut aller sous l'oreiller, comme dans la question de rêve.
- Au réveil, avant de bouger, quelques mots sur le carnet. Une image suffit.
- La même question les nuits suivantes, jusqu'à une semaine, comme dans l'étude de Barrett.
Qu'est-ce que l'incubation des rêves ?
S'endormir avec une question précise pour que le rêve y réponde. Les Grecs le faisaient chez Asclépios et Amphiaraos ; on le fait aujourd'hui avec un carnet au chevet.
Comment incuber un rêve ?
Écrire une question courte le soir, la reprendre au moment de s'endormir, noter au réveil avant de bouger, recommencer les nuits suivantes.
L'incubation des rêves fonctionne-t-elle ?
Les études de Barrett (1993) et de Dormio (2020) montrent qu'on peut orienter le thème de ses rêves, et que certains rêves apportent une solution. Elles restent petites, et nous ne connaissons aucune étude sur l'incubation avec des plantes.
Et si le rêve répond à côté ?
Robert Moss raconte une femme qui demande trois fois à rencontrer son ange gardien et reçoit Garfield le chat ; ange veut dire messager (Moss, 2020).
Peut-on incuber un rêve sans plante ?
Oui. Les études citées n'en utilisent aucune. Les Chontal, les devins xhosa et les chamanes kamsá en utilisent une, selon leur tradition.
Quelle différence avec le rêve lucide ?
L'incubation choisit le sujet du rêve avant de dormir. Le rêve lucide, c'est savoir qu'on rêve pendant le rêve. Les deux peuvent se croiser dans la même nuit.
Y a-t-il des précautions ?
L'armoise et la Calea se laissent de côté pendant la grossesse et l'allaitement. L'armoise appartient aux Astéracées : prudence en cas d'allergie à l'ambroisie ou à la camomille.
Sources
- Renberg G.H. (2017). Where Dreams May Come: Incubation Sanctuaries in the Greco-Roman World. 2 vol. Brill, Religions in the Graeco-Roman World 184.
- Nutzman M. (2019). Compte rendu de Renberg (2017). Bryn Mawr Classical Review 2019.01.41.
- Barrett D. (1993). The "committee of sleep": a study of dream incubation for problem solving. Dreaming 3(2):115-122.
- Haar Horowitz A., Cunningham T.J., Maes P., Stickgold R. (2020). Dormio: a targeted dream incubation device. Consciousness and Cognition 83:102938.
- MIT News (21 juillet 2020). Pour l'étude de suite sur 50 personnes.
- Díaz J.L. (1979). Ethnopharmacology and taxonomy of Mexican psychodysleptic plants. Journal of Psychedelic Drugs 11:71-101.
- Mayagoitia L., Díaz J.L., Contreras C.M. (1986). Psychopharmacologic analysis of an alleged oneirogenic plant: Calea zacatechichi. Journal of Ethnopharmacology 18:229-243. PMID 3821139.
- Sobiecki J.F. (2012). Psychoactive ubulawu spiritual medicines and healing dynamics in the initiation process of southern Bantu diviners. Journal of Psychoactive Drugs 44(3):216-223.
- Bulkeley K. (2016). Big Dreams. Y sont cités Patton K. (2004) et Covitz J. (1990).
- Moss R. (2010). Dreamgates ; (2020). Growing Big Dreams.
- Delaney G. (1988). Living Your Dreams ; (1998). All About Dreams.
- Lame Deer J., Erdoes R. (1972). Lame Deer, Seeker of Visions.
- Eliade M. (1964). Shamanism: Archaic Techniques of Ecstasy.
- Schultes R.E., Hofmann A., Rätsch C. (2001). Plants of the Gods. 2e éd.
- Rätsch C. (2005). The Encyclopedia of Psychoactive Plants. Park Street Press.
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