Être entre deux : van Gennep et la structure du passage
« Entre deux » n'est pas une crise. C'est un état avec sa propre structure, ses propres propriétés, sa propre issue. Van Gennep, Turner et la théorie des rit...
Il y a quelque chose que personne ne dit quand une personne traverse une grande transition — que ce soit la fin d'une relation, la perte d'un emploi, un déménagement radical, la mort de quelqu'un, ou simplement cette sensation diffuse de ne plus savoir qui l'on est en train de devenir.
Personne ne dit : c'est une structure.
On dit « prends soin de toi ». On dit « ça va aller ». On propose des solutions, des prochaines étapes, des ressources. On traite l'« entre deux » comme un problème temporaire à résoudre, une perturbation à résorber le plus vite possible.
Mais l'entre deux — ce que l'anthropologue Arnold van Gennep a nommé en 1909 la marge — n'est pas un problème. C'est un état. Un état avec ses propres propriétés, sa propre logique, sa propre durée nécessaire. Et le comprendre change profondément la façon dont on peut le traverser.
Ce que van Gennep a découvert
Arnold van Gennep a consacré sa carrière à étudier les cérémonies de transition dans des dizaines de sociétés humaines différentes — mariages, funérailles, initiations, passages de saison, franchissements de frontières. En 1909, dans Les Rites de Passage, il publie une découverte : toutes ces cérémonies, malgré leur diversité apparente, partagent la même structure universelle.
Trois phases.
Les rites préliminaires — la séparation. On quitte quelque chose. On coupe les cheveux. On brûle un objet. On prononce un adieu. L'acte de séparation est souvent physique, symbolique, et irréversible. Il marque la fin de ce qui était.
Les rites liminaires — la marge. C'est l'état du milieu. « The underlying arrangement is always the same », écrit van Gennep. La personne dans la marge n'est plus ce qu'elle était et n'est pas encore ce qu'elle sera. Ni ici, ni là. Elle est, selon la formulation de van Gennep, sacrée pour les groupes qu'elle a quittés, et encore profane pour ceux qu'elle n'a pas encore rejoints. Cette position ambigu est à la fois la source de sa vulnérabilité et de sa puissance potentielle de transformation.
Les rites postliminaires — l'agrégation. Le retour, l'intégration, la reconnaissance par la communauté. Le nouvel état est validé socialement. Et van Gennep insiste sur ce point : on ne peut pas accomplir cette phase seul. La transformation personnelle demande une reconnaissance collective pour se stabiliser.
La marge : un état autonome, pas une crise
Ce qui est remarquable — et souvent ignoré — dans le travail de van Gennep est son insistance sur la marge comme état à part entière, avec ses propres lois.
La marge ressemble à la lisière d'une forêt — ni le champ ouvert, ni les arbres profonds. Un endroit où la lumière change de qualité. Inconfortable, parfois. Mais vivant d'une façon que les zones claires ou denses ne sont pas.
La personne dans la marge est structurellement ambiguë : elle rompt les catégories ordinaires. Elle n'a plus le statut qu'elle avait. Elle n'a pas encore celui qu'elle aura. Cette ambiguïté produit deux effets simultanés que la modernité tend à traiter séparément comme deux problèmes différents, alors qu'ils sont les deux faces d'un même état :
La vulnérabilité. Les personnes en marge sont moins cuirassées par leurs certitudes. Elles sont plus perméables, plus déstabilisables, plus susceptibles d'être blessées ou aidées en profondeur. C'est pourquoi les traditions qui honorent les rites de passage entourent les personnes en marge de gardiens, de rituels, d'espaces protégés.
La puissance de transformation. Cette même perméabilité rend possible des transformations qui seraient inaccessibles dans un état stable. Victor Turner, qui a approfondi le travail de van Gennep dans The Ritual Process (1969), parle de la communitas — ce lien direct, non-médiatisé, radical qui peut se créer entre des personnes en marge lorsque toutes les hiérarchies sociales habituelles sont temporairement suspendues. Ce lien-là ne peut exister que dans la liminalité. Il est l'une des choses les plus précieuses que le passage peut produire — et l'une des moins valorisées dans notre culture.
Le seuil comme matérialisation
Van Gennep avait identifié, dans les sociétés traditionnelles, une correspondance remarquable entre le seuil physique et le seuil ontologique.
Traverser une porte n'est jamais anodin. « The threshold object is never neutral ; it is the visible materialization of the invisible boundary between two states of being. »
Les rites de passage les plus anciens commencent invariablement par un passage spatial : on franchit une porte, on entre dans une forêt, on descend dans une grotte, on traverse un fleuve. Cette géographie rituelle n'est pas décorative. Elle mobilise ce que le corps sait que la tête n'a pas encore formulé : qu'un changement de lieu peut préparer un changement d'état.
Mircea Eliade, dans Sacred and Profane, le formule depuis la perspective de l'histoire des religions : « The road to the Center is a "difficult road", a rite of passage from the profane to the sacred. » Accéder à ce qui est sacré — à ce qui compte, à ce qui transforme — demande une traversée. On ne le reçoit pas. On le traverse.
Le diagnostic pour notre temps
Solon Kimball, dans son introduction à la traduction anglaise des Rites de Passage (1960), établit un lien que van Gennep lui-même n'avait pas formulé explicitement : « Individuals are forced to accomplish their transitions alone and with private symbols. »
La modernité a vidé les fonctions rituelles qui tenaient les personnes en marge. Il n'y a plus, dans la plupart de nos contextes, de structures collectives qui reconnaissent officiellement qu'une personne est en passage — qui lui offrent un espace protégé, un temps accordé, un témoignage communautaire.
Ce vide n'est pas neutre. Il fait que des millions de personnes traversent des marges profondes sans cadre, sans reconnaissance, sans accompagnement. Elles interprètent leur désorientation comme une faiblesse personnelle plutôt que comme la propriété structurelle d'un état universel.
Malidoma Somé, depuis la tradition Dagara, formule cela avec une clarté sans concession : « Without initiation, one cannot participate fully in community or access one's own power. » (Of Water and the Spirit, Principe 1.) La puissance que contient la liminalité ne devient accessible que si le passage est honoré comme tel — et il ne peut pas l'être seul.
Ce que la marge amplifie : les signes
Il y a une observation empirique, notée par des praticiens très différents, qui mérite d'être prise au sérieux.
Robert Hopcke, dans There Are No Accidents : « Virtually every genuine synchronistic event arrives during or immediately after a period of stuckness. »
La marge est le moment où les coïncidences significatives se densifient. Où des portes s'ouvrent de façon inattendue. Où des rencontres surviennent au moment précis où elles peuvent avoir le plus d'impact. Ce n'est pas une coïncidence elle-même — c'est la structure de la marge. Une personne en passage est plus perméable au sens. Moins cuirassée contre ce qui cherche à se déclarer.
Ce qui veut dire que les personnes en transition ne sont pas seulement vulnérables. Elles sont aussi — si elles ont les outils pour le reconnaître — dans une période de réception exceptionnellement fertile.
Trois disciplines pour traverser la marge
Van Gennep ne prescrit pas de solutions. Il décrit des structures. Mais de cette description découlent trois disciplines qui permettent de traverser la marge sans l'avorter.
Nommer l'état. Le simple fait de reconnaître qu'on est en passage — pas en crise, pas dans un problème à résoudre, mais dans un état structuré avec une issue — a un effet stabilisateur. Il transforme la confusion en état reconnu, traversable. Van Gennep : « The life of an individual in any society is a series of passages from one age to another and from one occupation to another. » Ce n'est pas exceptionnel. C'est la structure même d'une vie.
Tenir l'espace sans précipiter la sortie. La tentation des bien-intentionnés — amis, thérapeutes, coachs, outils numériques — est de vouloir accélérer la sortie de la marge. De proposer des solutions, des prochaines étapes, des insights. La discipline initiatique dit le contraire : la marge a sa propre durée. Essayer de la compresser, c'est avorter le passage. Tenir l'espace signifie : rester avec ce qui est là, sans l'orienter vers une sortie précoce.
Chercher des témoins, pas des sauveurs. Turner décrit la communitas — ce lien spécial qui se crée entre des personnes en marge, sans hiérarchie ni prescription. Ce n'est pas du soutien au sens habituel (qui implique une asymétrie : celui qui aide et celui qui est aidé). C'est une reconnaissance mutuelle entre égaux traversant des states similaires. La différence est décisive : le sauveur veut vous sortir de la marge. Le témoin vous accompagne dans sa traversée.
Sur la durée
La question qui revient souvent est : combien de temps dure une marge ?
La réponse de van Gennep est la seule honnête : la durée d'une marge est variable, et elle ne dépend pas du calendrier. Les initiations qui s'accomplissaient dans des sociétés traditionnelles pouvaient durer des jours, des mois, parfois des années. Ce qui détermine la durée, c'est non pas le temps écoulé mais la maturité atteinte — le moment où la transformation portée par la marge est suffisamment intégrée pour que l'agrégation soit possible.
Dans notre contexte contemporain, cela ne veut pas dire qu'il faut traverser les transitions sans fin. Cela veut dire que la question juste n'est pas « comment en sortir plus vite » mais « qu'est-ce que cette période me demande d'intégrer pour que la sortie soit réelle ? »
Reste dans la lisière le temps qu'il faut. Le champ de l'autre côté n'ira nulle part.
Pour vous accompagner plus loin
- *Arnold van Gennep, Les Rites de Passage (1909)* — La source primaire. Court, précis, et toujours actuel. L'introduction de Kimball (édition 1960) est aussi éclairante que le texte lui-même.
- *Victor Turner, The Ritual Process (1969) — La communitas* et ce que les transitions collectives peuvent produire. Ce que signifie traverser une marge en présence de témoins.
- *Malidoma Somé, Of Water and the Spirit*** — L'initiation Dagara comme expérience vécue de ce que van Gennep a cartographié depuis l'extérieur.
- *Mircea Eliade, Sacred and Profane** — Le seuil, l'axis mundi*, et pourquoi accéder à ce qui est sacré demande une traversée, pas une réception.
- *Robert Hopcke, There Are No Accidents*** — La synchronicité comme phénomène qui se densifie dans la marge. Le lien entre transition et lecture des signes.
Cet article fait partie de la série INFUSE sur les transformations — une exploration des structures profondes qui gouvernent les passages de vie.
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