§0 Fissure — pourquoi cet article est écrit
Cet article est écrit depuis une fissure. Tim a passé près de quinze ans à essayer de se guérir. Thérapies cognitivo-comportementales, EMDR, psychanalyse, somatic experiencing, IFS, brainspotting, plant medicine retreats, dietas amazoniennes, séances de tantra, Vipassana de dix jours, écoles d'herboristerie, formation en coaching, lectures massives de van der Kolk, Maté, Levine. À un moment — vers 33 ans, après six ans de quête intensive — il s'est rendu compte qu'il était plus fatigué qu'au début. Pas guéri. Plus informé. Plus articulé sur ses traumatismes. Plus capable de les nommer. Et plus épuisé. C'est de cette fatigue-là que ce pilier est né. Pas d'une théorie. D'une observation située, datée, corporelle : à un moment, la quête de guérison elle-même devient une charge. Et c'est précisément quand on l'admet qu'autre chose peut commencer.
Le mot healing — anatomie d'une captation
Le mot healing, en anglais comme en français (guérison), porte une histoire complexe. Étymologiquement, healing vient du vieil anglais hælan qui signifie rendre entier, rendre whole — même racine que hale (sain), heal, et hallowed (sanctifié). La guérison originelle est moins une réparation qu'une réunion : ramener à l'unité ce qui était fragmenté. Cette grammaire reste vivante dans certaines traditions thérapeutiques (Internal Family Systems de Richard Schwartz, par exemple, parle d'unburdening et de Self-leadership, pas de cure). Mais elle a été largement absorbée, au cours des cinquante dernières années, par une économie qui transforme la guérison en produit, en injonction, en performance sociale.
L'industrie wellness mondiale est estimée par le Global Wellness Institute à plus de 5800 milliards de dollars en 2024. Ce chiffre inclut le yoga, les retraites, les coachings, la nutrition, la méditation, les produits naturels, mais aussi tout ce qui se vend sous l'étiquette 'healing' au sens large : thérapies alternatives, plant medicine, sound healing, breathwork, énergétique, etc. Ce volume économique pèse sur la grammaire du mot. Quand quelque chose est massivement commercialisé, il se déplace lentement — son sens cède sous le poids du marketing. Healing n'échappe pas à cette gravité.
Anand Giridharadas, journaliste américain, dans Winners Take All (2018), documente comment l'élite philanthropique mondiale s'est approprié le vocabulaire du soin (caring, healing, well-being) pour neutraliser les critiques structurelles qui visent les inégalités qu'elle produit. Le healing devient alors une couverture morale qui permet de continuer à extraire tout en se sentant bon. Barbara Ehrenreich, dans Bright-Sided (2009), démonte similairement la tyrannie de la pensée positive — cette idée que la santé, la guérison, le succès sont des choix personnels, ce qui revient à culpabiliser ceux qui n'y arrivent pas. Ces deux critiques convergent : le healing, dans sa forme néolibérale contemporaine, est devenu une privatisation morale de la souffrance.
Les cinq strates du piège
Le piège du healing comme nouvelle injonction se déploie en strates qui se renforcent mutuellement. Première strate : la guérison continue — l'idée qu'il y a toujours quelque chose à travailler, à débloquer, à libérer. Cette grammaire interdit l'arrêt. Quand on a fini un cycle de thérapie, on en commence un autre. Quand on a digéré un traumatisme, on découvre qu'il en cache trois. Le concept de trauma générationnel, popularisé par Mark Wolynn (It Didn't Start With You, 2016) et Resmaa Menakem (My Grandmother's Hands, 2017) est puissant et juste — mais il a aussi été instrumentalisé par l'industrie wellness pour ouvrir une fontaine infinie de matière à travailler. Si tout est traumatisme, et si tout traumatisme est intergénérationnel, alors la guérison n'a littéralement pas de fin.
Deuxième strate : la guérison performative. Instagram a transformé le travail intérieur en spectacle. Posts inspirants sur le travail de l'ombre. Stories de retraite ayahuasca avec coucher de soleil. Carrousels sur les cinq mensonges que ma mère m'a transmis. Le partage public de la guérison était initialement un acte politique (le personnel est politique, comme le disaient les féministes des années 1970) ; il est devenu en grande partie une performance sociale dont le coût mental pour les exposants comme pour les spectateurs n'est presque jamais mesuré. La sociologue Jia Tolentino, dans Trick Mirror (2019), analyse précisément cette captation.
Troisième strate : la guérison consommée. Pour guérir, il faut acheter — un coaching, une retraite, un livre, un supplément, une formation, un membership. L'accès à la guérison est filtré par le pouvoir d'achat. Cette strate est rarement nommée frontalement parce qu'elle met en cause l'économie même qui finance les voix qui pourraient la critiquer. Mais elle structure profondément l'industrie wellness mondiale. Le yoga d'entreprise, les retraites d'oligarques, le concierge medicine du healing — ces phénomènes ne sont pas marginaux. Ils sont au cœur du marché. La guérison vaut le prix qu'on peut payer.
Quatrième strate : la guérison méritante. Si la guérison est un produit, alors ceux qui n'y ont pas accès ne méritent pas la santé. Cette logique est rarement dite explicitement, mais elle structure les conversations contemporaines : si vous êtes encore en burnout, c'est que vous n'avez pas assez médité. Si vous êtes encore en dépression, c'est que vous n'avez pas trouvé la bonne thérapie. Cette logique culpabilisante est l'envers exact de la grammaire de la solidarité — elle individualise des problèmes structurels et reporte sur les personnes une responsabilité qui devrait être collective. Vanessa Machado de Oliveira l'analyse précisément dans Hospicing Modernity (2021).
Cinquième strate : la guérison violente. Quand on a investi des années dans son propre travail de guérison, il devient difficile de ne pas projeter cette grammaire sur les autres. Ce parent qui ne fait pas son travail. Ce partenaire qui ne veut pas thérapeuter. Cet ami qui reste dans ses schémas. La guérison comme injonction sociale devient alors une nouvelle moralité — qui exclut ceux qui n'y consentent pas. La psychologue Adrienne Maree Brown (Pleasure Activism, 2019) note cette dérive avec acuité : la grammaire du healing peut devenir aussi violente que celle du salut religieux, dans la mesure où elle prétend savoir ce qui est bon pour autrui sans son consentement.
Vanessa Machado de Oliveira — Hospicing Modernity
Vanessa Machado de Oliveira, universitaire brésilienne (Université de Colombie-Britannique à Vancouver, où elle dirige le Decolonial Futures Hub), publie en 2021 un livre qui a fait date dans les milieux de l'éducation décoloniale et de l'éco-philosophie : Hospicing Modernity — Facing Humanity's Wrongs and the Implications for Social Activism. Sa thèse centrale : la modernité (le projet civilisationnel occidental moderne, avec son individualisme, son extractivisme, sa croissance infinie) est en train de mourir. Elle ne sera pas sauvée. Elle ne sera pas guérie. Le travail qui nous attend, en tant que personnes qui en faisons partie, n'est pas de la réparer — c'est d'accompagner sa mort avec dignité. Hospicing comme posture éthique.
Cette inversion est radicale. Là où le discours dominant nous invite à réparer (le climat, les inégalités, nos relations, notre propre psyché), Machado de Oliveira propose d'accompagner. Là où le wellness nous invite à transformer, elle propose de composter. Là où la guérison personnelle nous invite à devenir meilleurs, elle propose de tenir l'inconfort des contradictions sans les résoudre. Cette posture n'est ni pessimiste ni nihiliste — c'est une posture mature, qui reconnaît que certaines formes de vie ne survivent pas, et que notre tâche n'est pas d'éviter leur mort mais de l'accompagner pour que ce qui pousse ensuite puisse pousser autrement.
Le livre développe un cadre nommé GTDF (Gesturing Towards Decolonial Futures) qui propose quatre exercices pratiques pour développer cette posture hospicing : exit (sortir des fictions modernes de salut), entanglement (accepter d'être entrelacé dans ce qu'on critique), grief (faire le deuil), guidance (apprendre des peuples autochtones qui n'ont jamais été modernes). Ces quatre mouvements sont l'inverse exact de la grammaire wellness contemporaine — qui propose entrée (dans un nouveau programme), libération (de tes nœuds), positivité (over grief), expertise (du coach). INFUSE retient ce cadre comme l'une des critiques les plus rigoureuses de l'industrie healing contemporaine.
Bayo Akomolafe — slowing down in urgent times
Bayo Akomolafe est un philosophe yoruba-nigerien, fondateur de The Emergence Network, qui a articulé l'une des intuitions les plus contre-intuitives et les plus précieuses de la pensée contemporaine : the times are urgent — let us slow down (les temps sont urgents — ralentissons). Cette phrase, qui semble paradoxale, ouvre une posture spécifique. Quand le sentiment d'urgence augmente, notre réflexe est d'accélérer — d'agir vite, de réparer plus, de produire plus de solutions. Akomolafe propose précisément l'inverse : c'est dans le ralentissement que des perceptions, des questions, des sensibilités peuvent émerger qui sont invisibles à la vitesse réflexe.
Dans These Wilds Beyond Our Fences (2017), Akomolafe développe cette posture à travers le prisme de l'épistémologie post-humaniste — comment savons-nous ce que nous savons quand nous reconnaissons que nous sommes inextricablement entrelacés avec le vivant non-humain, avec nos ancêtres, avec ce qui nous précède ? Sa réponse est patiente : nous savons en marchant lentement, en attendant que ce qui veut se montrer se montre, en faisant confiance à la sagesse du tissu vivant. Cette posture est profondément animiste — elle suppose que le monde est plein de conscience, et que notre tâche est d'écouter, pas de diriger. Elle est aussi profondément critique de l'industrie wellness qui presse à la performance personnelle dans une économie qui presse à la performance économique.
Akomolafe propose un concept central : the cracks, are where the light gets in (les fissures, c'est par là que la lumière entre) — reprenant Leonard Cohen, mais en lui donnant une portée épistémologique. Les fissures de la modernité (l'épuisement, l'éco-anxiété, le sentiment d'avoir tout essayé sans résultat) ne sont pas des problèmes à réparer. Ce sont des seuils. C'est précisément en ralentissant devant elles, en les habitant au lieu de les colmater, que des transformations qui ne peuvent pas être planifiées peuvent advenir. Cette posture est compatible avec l'usage de plantes, de thérapies, de pratiques — mais pas avec leur empilement compulsif comme stratégie de réparation.
Sophie Strand — wild care vs self-care
Sophie Strand est une écrivaine américaine qui vit avec une maladie chronique (syndrome neurologique non-diagnostiqué) depuis son adolescence. Cette condition informe profondément son écriture, et notamment son livre The Flowering Wand (2022). Sa thèse : le self-care tel que vendu par l'industrie wellness est une privatisation du soin — il individualise quelque chose qui ne peut pas être individuel. À la place, elle propose le wild care, soin sauvage, qui repose sur trois principes : interdépendance assumée (on ne se soigne pas seul), porosité avec le non-humain (les arbres, les rivières, les compagnons animaux font partie du soin), et acceptation de la chronicité (certaines blessures ne se ferment pas, et c'est OK).
Cette dernière dimension — l'acceptation de la chronicité — est particulièrement difficile pour la grammaire wellness qui suppose toujours un avant-après. Strand insiste : il y a des blessures qui ne sont pas faites pour être guéries au sens où l'industrie healing l'entend. Elles sont faites pour être vécues, accompagnées, intégrées dans une existence qui inclut leur présence. Cette position rejoint celle d'Eli Clare (Brilliant Imperfection, 2017), militant trans et handicapé, qui critique le 'cure imperative' — l'impératif culturel selon lequel toute condition différente doit être réparée pour rentrer dans la normalité valide. Ces voix d'auteurs et autrices vivant avec des chronicités sont essentielles à la critique contemporaine du healing.
Le concept de wild care s'oppose terme à terme au self-care commercialisé. Là où le self-care invite au bain moussant individuel, le wild care invite à la marche en forêt avec un ami. Là où le self-care propose un membership à une application de méditation, le wild care propose un cercle de parole local non payant. Là où le self-care suppose qu'on peut prendre soin de soi en l'absence de la communauté, le wild care insiste sur le fait que l'isolement est précisément ce qui produit l'épuisement contemporain. C'est une politique du soin radicalement différente.
Composter au lieu de réparer — la posture INFUSE
INFUSE adopte de cette critique une posture pratique. Notre proposition n'est pas anti-thérapeutique. Nous proposons des plantes, des éclairages, des traditions, des rencontres. Mais nous ne vendons pas la guérison. La distinction est importante. Vendre la guérison, c'est promettre un résultat — que vous serez réparé après avoir consommé notre produit. Offrir un outil, c'est ouvrir une rencontre — qui peut produire quelque chose, qui peut ne rien produire, qui peut produire autre chose que ce qui était attendu. Cette posture humble est cohérente avec ce qu'on apprend en travaillant avec les plantes : la plante n'est pas un médicament, elle est une rencontre. Ce qui en émerge n'est jamais sous notre contrôle.
Composter est notre métaphore directrice. Composter, c'est ne pas exiger de la souffrance qu'elle se transforme en croissance personnelle visible. C'est laisser certaines matières organiques mourir, se décomposer, nourrir la terre. C'est accepter que tous les déchets ne deviendront pas du compost — certains resteront déchets et c'est OK. Cette grammaire est foncièrement plus écologique que la grammaire healing — qui ressemble plus à une chaîne de production industrielle (input traumatisé → process thérapeutique → output guéri) qu'à un cycle naturel.
Concrètement, ça change quoi ? Cela change la posture éditoriale d'INFUSE : nous ne promettons jamais qu'une plante va vous guérir de X. Nous racontons ce que la plante a fait pour les peuples qui l'ont vécue, ce que la science commence à documenter, ce qu'INFUSE en a personnellement reçu. Cela change notre posture commerciale : nous ne vendons pas de cures, pas de programmes, pas de transformations. Nous vendons des plantes, des éclairages, des supports. Cela change notre relation à vous : nous ne sommes pas vos guérisseurs. Nous sommes des compagnons de route qui partagent ce que nous trouvons. Vous êtes l'arbitre de ce qui pousse en vous.
« We are not in the business of fixing modernity. We are in the business of hospicing it — accompanying its death with as much dignity as we can summon, while also gesturing towards what might emerge in its wake. This is hard, slow, uncomfortable work. It is not optimization. It is not self-improvement. It is, perhaps, the most important work of our time. »— Vanessa Machado de Oliveira, dans Hospicing Modernity (2021, p. 4). Traduction FR : 'Nous ne sommes pas dans le métier de réparer la modernité. Nous sommes dans le métier de l'accompagner palliative-ment — accompagner sa mort avec autant de dignité que nous pouvons rassembler, tout en gesticulant aussi vers ce qui pourrait émerger dans son sillage. C'est un travail difficile, lent, inconfortable. Ce n'est pas de l'optimisation. Ce n'est pas du développement personnel. C'est peut-être le travail le plus important de notre temps.'
The healing industry has turned suffering into a problem to be solved with the right product, the right therapist, the right retreat. But suffering is not always a problem. Sometimes it is a signal — pointing to a wound in the world that cannot be healed by an individual, and that asks for collective response. To privatize this suffering is to silence the signal.
— Traduction —L'industrie healing a transformé la souffrance en problème à résoudre avec le bon produit, le bon thérapeute, la bonne retraite. Mais la souffrance n'est pas toujours un problème. Parfois elle est un signal — qui pointe une blessure du monde qui ne peut pas être guérie par un individu, et qui appelle une réponse collective. Privatiser cette souffrance, c'est faire taire le signal.
Lecture INFUSE — Brown articule en quatre phrases la critique politique essentielle de l'industrie healing : sa fonction n'est pas seulement de réparer des individus, mais de neutraliser des critiques structurelles en les retraduisant en problèmes personnels. Cette neutralisation est profondément violente — elle culpabilise ceux qui souffrent de conditions sociales objectives en leur disant qu'ils n'ont pas assez travaillé leur ombre.
The times are urgent — let us slow down. This is not a contradiction. It is a posture. When everything tells us to react faster, to fix more, to produce more solutions, slowing down is itself the most radical act. It allows perceptions to emerge that velocity cannot perceive. The wild, the ancestral, the deep — they speak slowly.
— Traduction —Les temps sont urgents — ralentissons. Ce n'est pas une contradiction. C'est une posture. Quand tout nous dit de réagir plus vite, de réparer plus, de produire plus de solutions, ralentir est en soi l'acte le plus radical. Cela permet à des perceptions d'émerger que la vitesse ne peut pas percevoir. Le sauvage, l'ancestral, le profond — ils parlent lentement.
Lecture INFUSE — Akomolafe condense en cinq phrases la posture qui sous-tend toute sa pensée — et qui est radicalement contre-intuitive pour une culture wellness qui presse à l'action transformatrice immédiate. La sagesse n'arrive pas vite. Les solutions structurelles encore moins. Apprendre à habiter le ralentissement est la première discipline d'un soin non-extractif.
Não estou aqui para curar a modernidade. Estou aqui para acompanhá-la em sua morte — com tanta dignidade quanto posso reunir — e para apontar gentilmente para o que pode emergir depois. Cura no sentido moderno é uma fantasia. Compostagem é real.
— Traduction —Je ne suis pas ici pour guérir la modernité. Je suis ici pour l'accompagner dans sa mort — avec autant de dignité que je peux rassembler — et pour pointer doucement vers ce qui peut émerger après. La guérison au sens moderne est une fantaisie. Le compostage est réel.
Lecture INFUSE — Machado de Oliveira articule en portugais brésilien (sa langue maternelle, qui porte une grammaire animiste différente de l'anglais académique de son livre) la formule la plus directe de sa posture. Compostagem é real. Cura é fantasia. Cette inversion radicale est ce qu'INFUSE retient comme métaphore directrice.
Questions fréquentes
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Pépites & légendes — fragments d'une autre grammaire
Pépite 1 — Le mot français 'panser'. En vieux français, panser une blessure ne signifie pas la guérir au sens moderne — cela signifie y prêter attention, la tenir propre, lui faire la conversation. C'est une grammaire d'accompagnement, pas de réparation. Le mot a glissé vers le sens médical contemporain, mais la racine reste : panser et penser viennent du même verbe latin pensare, peser, considérer. Soigner = peser. Pas réparer.
Pépite 2 — Le chiffre 5800 milliards. L'industrie wellness mondiale est estimée par le Global Wellness Institute à plus de 5800 milliards de dollars en 2024 — soit environ 7% du PIB mondial. Pour comparaison, l'aide publique au développement annuelle de l'OCDE est d'environ 200 milliards. Pour chaque dollar investi en aide au développement, l'humanité dépense près de 30 dollars en wellness. Cette disproportion est en soi un symptôme. Nous soignons nos individus mieux que nos systèmes collectifs.
Pépite 3 — Eli Clare et le 'cure imperative'. Eli Clare, militant trans et handicapé américain, dans Brilliant Imperfection — Grappling with Cure (2017), articule la critique la plus rigoureuse de ce qu'il appelle l'impératif de cure — l'idée culturelle dominante selon laquelle toute condition différente (handicap, neurodiversité, identité de genre minoritaire) doit être réparée pour rentrer dans la normalité valide. Cette critique vaut largement au-delà du contexte du handicap, et s'applique à l'industrie wellness contemporaine : la guérison comme exigence morale est une forme subtile de violence.
Pépite 4 — Le concept Tzutujil de chumij. Martín Prechtel, qui a passé treize ans en formation chamanique chez les Tzutujil Maya du Guatemala, raconte dans Secrets of the Talking Jaguar (1998) que cette langue n'a pas de mot équivalent à 'guérir' au sens occidental. Le mot le plus proche, chumij, signifie quelque chose comme replâtrer continûment, retisser, remailler. La cosmologie tzutujil suppose qu'il n'y a pas de point final de guérison — il y a un travail continu de chumij qui maintient la cohérence du tissu vivant. Cette grammaire est compatible avec l'usage de plantes, de cérémonies, de pratiques. Elle n'est pas compatible avec l'industrie healing qui suppose un état final atteignable.
Pépite 5 — Carolyn Elliott et l'Existential Kink. Carolyn Elliott, dans Existential Kink (2020), propose une autre voie : au lieu de chercher à éliminer nos ombres, apprendre à les habiter avec plaisir. Cette inversion radicale (que l'inconscient désire ce que la conscience refuse, et que reconnaître ce désir libère plus que le combattre) est compatible avec la posture compostage de Machado de Oliveira. Le but n'est plus de devenir lumineux — c'est d'habiter pleinement, ombres comprises. Cette pensée est dérangeante mais clarifiante.
Pépite 6 — Le rythme rilkéen. Rainer Maria Rilke, dans Lettres à un jeune poète (1929), écrit : 'Ayez de la patience envers tout ce qui n'est pas résolu dans votre cœur, et essayez d'aimer les questions elles-mêmes, comme des chambres fermées, comme des livres écrits dans une langue très étrangère.' Cette posture est l'inverse exact de la grammaire healing — qui voudrait résoudre, ouvrir, traduire toutes les chambres fermées. Rilke propose d'aimer la chambre fermée. C'est une discipline.
Pépite 7 — Adrienne Maree Brown et la pleasure activism. Brown, militante afro-américaine et écrivaine, propose dans Pleasure Activism (2019) que le plaisir n'est pas l'opposé de la justice sociale — il en est l'infrastructure. On ne peut pas tenir longtemps dans un combat structurel sans plaisir incarné. Mais le plaisir dont elle parle n'est pas la consommation hédoniste vendue par le marketing — c'est le plaisir lent du tissu vivant qui se sait en relation. Manger ensemble. Faire l'amour sans performance. Marcher au soleil. Cette politique du plaisir comme infrastructure du soin collectif est radicalement différente du self-care commercialisé.
Pépite 8 — Le silence des thérapeutes. Beaucoup de thérapeutes formés (psychanalystes lacaniens, psychologues humanistes, somatologues sérieux) sont eux-mêmes très critiques de l'industrie wellness — mais leur voix porte moins que celle des influenceurs. Cette asymétrie médiatique est en soi un symptôme. Pour qui cherche un soin sobre, il y a souvent à chercher dans les marges silencieuses (psychanalyse classique, supervision en intervision, accompagnement long sans promesse) plutôt que dans les hubs visibles (retraites Instagram, coaching certifié, plant medicine retreats organisés en festivals). Ce contraste est utile à observer.
Sources principales
- Machado de Oliveira, V. (2021). Hospicing Modernity: Facing Humanity's Wrongs and the Implications for Social Activism. Berkeley : North Atlantic Books.
- Akomolafe, B. (2017). These Wilds Beyond Our Fences: Letters to My Daughter on Humanity's Search for Home. Berkeley : North Atlantic Books.
- Strand, S. (2022). The Flowering Wand: Rewilding the Sacred Masculine. Rochester : Inner Traditions.
- Clare, E. (2017). Brilliant Imperfection: Grappling with Cure. Durham : Duke University Press.
- Brown, A. M. (2019). Pleasure Activism: The Politics of Feeling Good. Chico : AK Press.
- Ehrenreich, B. (2009). Bright-Sided: How Positive Thinking Is Undermining America. New York : Metropolitan Books.
- Giridharadas, A. (2018). Winners Take All: The Elite Charade of Changing the World. New York : Alfred A. Knopf.
- Prechtel, M. (1998). Secrets of the Talking Jaguar: Memoirs from the Living Heart of a Mayan Village. New York : Tarcher/Putnam.
- Elliott, C. (2020). Existential Kink: Unmask Your Shadow and Embrace Your Power. Newburyport : Weiser Books.
- Tolentino, J. (2019). Trick Mirror: Reflections on Self-Delusion. New York : Random House.
- Menakem, R. (2017). My Grandmother's Hands: Racialized Trauma and the Pathway to Mending Our Hearts and Bodies. Las Vegas : Central Recovery Press.
- Rilke, R. M. (1929). Briefe an einen jungen Dichter. Leipzig : Insel-Verlag. Traduction FR : Lettres à un jeune poète, Bernard Grasset, 1937.
Sources secondaires
- Global Wellness Institute (2024). The Global Wellness Economy: Country Rankings. Annual Report.
- Wolynn, M. (2016). It Didn't Start with You: How Inherited Family Trauma Shapes Who We Are. New York : Viking.
- Schwartz, R. C. (2021). No Bad Parts: Healing Trauma and Restoring Wholeness with the Internal Family Systems Model. Boulder : Sounds True.
- Federici, S. (2020). Beyond the Periphery of the Skin: Rethinking, Remaking, and Reclaiming the Body in Contemporary Capitalism. Oakland : PM Press.
- Decolonial Futures Collective (2018-2024). Publications du collectif (gesturingtowardsdecolonialfutures.net) — pratiques GTDF.
- The Emergence Network (Bayo Akomolafe). Site et podcasts du réseau (emergencenetwork.org) — pratiques 'slowing down'.