§0 — Fissure

— Composter ce qui meurt. Pas euthanasier. Pas réanimer. Composter. —

Pourquoi « sauver la planète » est une formule colonisée

La formule a vingt ans dans toutes les bouches : il faut sauver la planète. Elle apparaît sur les pancartes, dans les discours présidentiels, sur les emballages de céréales, dans les slogans de campagne, dans les messages de fin d'année des entreprises. Elle est devenue une formule de politesse — la version verte du « passez de bonnes fêtes ». Et précisément pour ça, elle a cessé de signifier quoi que ce soit.

Bayo Akomolafe — postactiviste yoruba, philosophe nigérian qui a passé sa vie à interroger les structures du discours militant occidental — pose la question autrement. Et si « sauver la planète » était précisément la formule qui empêche d'agir avec lucidité ? Et si la grammaire du sauveur — celui qui sait, qui décide, qui intervient pour rectifier — était exactement ce qui a, en cinq cents ans, conduit la civilisation industrielle à dévaster les écosystèmes qu'elle prétendait administrer ?

La planète n'a pas besoin d'être sauvée par nous. La planète a quatre milliards et demi d'années. Elle a survécu à cinq extinctions de masse. Elle survivra à la sixième — celle que nous orchestrons en ce moment — comme elle a survécu aux quatre précédentes. Ce qui ne survivra pas, c'est la version actuelle de l'humanité qui se croit centrale. Le « il faut sauver la planète » est donc, à y regarder de près, une projection narcissique. Ce que nous voulons sauver, c'est nous. Pas la planète. Nous, dans la forme civilisationnelle que nous habitons. Et c'est précisément cette confusion qui empêche le geste juste.

Modernity is a dying system that should not be resuscitated. Trying to save it through reform, through more sustainability, through better management, is like putting a bandage on a wound that needs to drain. We must learn to hospice it: to accompany its dying with dignity, neither prolonging it artificially nor euthanizing it violently. The hospicer's gift is presence, not cure.
Vanessa Machado de OliveiraHospicing Modernity : Facing Humanity's Wrongs and the Implications for Social Activism (2021) , introduction et chap. 1 — paraphrase fidèle, verbatim à confirmer édition NAB 2021

Lecture INFUSE — Machado de Oliveira est née au Brésil, formée à la pédagogie critique brésilienne (Paulo Freire), enseigne aujourd'hui en Colombie-Britannique. Le concept de hospicing modernity est sa contribution la plus précise et la plus dérangeante. Il refuse les deux postures faciles : ni le sauveur écolo, ni le nihiliste écofaciste. Le hospicer.

— Hospicer. Pas euthanasier. Pas réanimer. —

Vanessa Machado de Oliveira et la maison qui meurt

Pour comprendre ce que signifie hospicer la modernité, Machado de Oliveira propose une métaphore précise : la Maison de la Modernité. Cette maison a des fondations, un toit, et une arrière-cour cachée. Les fondations sont matérielles : combustibles fossiles, génocides coloniaux, esclavage transatlantique, extraction minière, monoculture industrielle. Le toit est idéologique : individualisme libéral, croyance au progrès linéaire, séparation Nature-Culture, mythe du sujet souverain. L'arrière-cour cachée — c'est la partie qui dérange — est ce que la maison cache pour pouvoir tenir : tous les peuples colonisés dont les terres et les corps ont permis le confort des habitants du salon, toutes les espèces non-humaines réduites en ressources, tous les morts dont la mémoire a été effacée pour que le récit reste cohérent.

La maison s'effondre. Ce n'est pas une opinion, c'est une observation. Le climat se dérègle. Les écosystèmes s'effondrent. Les démocraties se fissurent. Les institutions perdent leur légitimité. Les enfants n'arrivent plus à imaginer leur avenir. La maison s'effondre — et la première réaction de ses habitants est de chercher comment la sauver. Comment réformer. Comment transitionner. Comment électrifier le toit, isoler les murs, optimiser la consommation. Ce que Machado de Oliveira appelle « réformisme moderniste » : essayer de sauver la maison sans toucher à ses fondations.

Hospicer la modernité, c'est faire l'inverse. C'est accepter que la maison va tomber. C'est accompagner sa chute avec dignité — sans précipiter sa destruction (ce serait l'écofascisme), sans la maintenir artificiellement (ce serait le greenwashing). C'est ouvrir les portes de l'arrière-cour cachée : reconnaître ce qui a été enseveli, écouter les voix qui n'ont jamais été entendues, faire le deuil de la version de nous-mêmes qui se croyait au centre.

Et c'est dans cet humus — l'humus de la modernité qui se composte — que quelque chose d'autre peut commencer à germer. Pas un retour en arrière. Pas un primitivisme nostalgique. Une autre cosmologie, mille autres cosmologies, qui ont toujours été là, sous les pieds des habitants du salon, dans les langues qu'ils n'ont pas voulu apprendre, dans les peuples qu'ils ont colonisés, dans les forêts qu'ils ont coupées sans entendre ce qu'elles disaient.

Hospicer n'est ni euthanasier ni mettre sous respirateur

La nuance est cruciale. La grammaire moderne ne sait penser la mort qu'en deux modes : la prolonger artificiellement (médecine intensive, acharnement thérapeutique, mise sous respirateur) ou la précipiter (euthanasie, abandon). L'hospice — institution née dans les années 1960, sous l'impulsion de Cicely Saunders à Londres — propose une troisième voie. Tenir la main. Réduire la souffrance. Ne pas chercher à contrôler ce qui vient. Faire de la place pour le deuil de la personne mourante et de ses proches. Honorer la transition.

Transposé à la modernité comme système : ne pas la maintenir artificiellement par du greenwashing, des SUV électriques, du capitalisme vert qui prétend que tout va continuer à peu près comme avant. Et ne pas la précipiter par de la violence révolutionnaire qui ferait, en réalité, encore plus de morts dans l'arrière-cour cachée. Mais : tenir la main. Accompagner. Faire moins de mal. Réduire les dommages collatéraux. Faire de la place pour ce qui veut naître à travers la fissure.

Cette posture est radicale. Pas radicale au sens militant — radicale au sens étymologique : elle va à la racine. Elle refuse les deux faux choix qui dominent le discours public — soit on continue comme avant en peignant tout en vert, soit on précipite l'effondrement. Elle propose une troisième voie qui demande, en réalité, beaucoup plus de courage que les deux autres : rester présent à ce qui meurt, sans s'en détourner, sans le précipiter, sans le sauver à tout prix.

We must learn to sit with discomfort, face paradox without resolution, compost our individual and collective shit, and grow into the maturity, sobriety, discernment, and accountability of healthy elders and good ancestors.
Vanessa Machado de OliveiraHospicing Modernity (2021) , épilogue — verbatim à confirmer p. exacte édition NAB 2021

Lecture INFUSE — Cette phrase contient toute la cosmogonie INFUSE de l'Accord 6 en quelques mots. Maturité, sobriété, discernement, responsabilité. Elders et bons ancêtres. C'est exactement la posture du Souverain des Ruines (cf. pilier 1) appliquée à l'échelle civilisationnelle.

Anna Tsing dans les ruines capitalistes

Anna Tsing — anthropologue américaine d'origine chinoise, longtemps professeure à l'Université de Californie Santa Cruz — a publié en 2015 un livre devenu pivot pour la pensée contemporaine de l'effondrement. Son sujet : le matsutake, champignon japonais qui pousse précisément dans les forêts ravagées par l'exploitation industrielle. Tsing suit le matsutake depuis les forêts dévastées de l'Oregon jusqu'aux marchés de luxe de Tokyo. Et elle découvre quelque chose qui change tout : la vie multispécifique ne ressemble pas au paradis hippie. Elle inclut le compost, la prédation, la maladie, l'asymétrie, l'extinction. Et c'est précisément dans les ruines que des collaborations imprévues deviennent possibles.

Le matsutake n'est pas une plante de paradis. C'est une plante de ruines. Il pousse là où la forêt primaire a été coupée et où des pins secondaires colonisent un sol pauvre. Il colonise avec eux dans une symbiose mycorhizienne précise. Il devient ensuite la nourriture la plus chère du Japon — un seul kilo peut atteindre mille euros sur le marché de gros de Tokyo. Il est cueilli par des immigrés Hmong, Mexicains, Cambodgiens dans les forêts publiques de l'Oregon, sans contrat, à l'aube, dans une économie informelle qui échappe complètement aux structures du capitalisme conventionnel.

Ce que Tsing en tire est puissant. La vie continue dans les ruines. Pas la vie de l'avant-ruine — autre chose. Une vie qui n'a pas attendu d'être sauvée pour pousser. Une vie multispécifique, asymétrique, contaminée — au sens fort, biologique, écologique : un être en contient toujours plusieurs autres. Et c'est cette contamination qui rend la vie possible. La pureté est un fantasme. La symbiose est la règle. Et les ruines ne sont pas la fin — elles sont la condition d'autres vies.

This is not an entirely happy story. Without progress, what do we have? Imagine, instead, the time of the now — a time of multiple temporalities, multiple species, multiple kinds of agency. The point is not to deny that progress was real, or to dismiss its destruction. The point is to see what we can learn in its ruins, with the fungi as our guides.
Anna Lowenhaupt TsingThe Mushroom at the End of the World : On the Possibility of Life in Capitalist Ruins (2015) , prologue et chap. 1 — verbatim à confirmer édition Princeton 2015 p. ~1-30

Lecture INFUSE — Le matsutake n'est pas une métaphore. C'est un cas réel. Tsing montre comment, dans les forêts dévastées, des collaborations imprévues entre humains marginalisés, champignons opportunistes et pins secondaires composent une économie qui échappe à la fois au productivisme et au misérabilisme.

— La vie continue dans les ruines. Autre chose, mais la vie. —

Joanna Macy et l'Active Hope

Joanna Macy — éco-philosophe américaine, traductrice de Rilke, formée au bouddhisme et aux théories des systèmes — propose un concept qui complète Machado de Oliveira et Tsing. Elle l'appelle Active Hope. L'espoir actif. Et elle commence par dire ce qu'il n'est pas : Active Hope n'est pas l'espoir-optimisme qui parie sur un résultat positif. Ce n'est pas non plus l'espoir-foi qui croit qu'une providence va arranger les choses. C'est autre chose. C'est l'espoir qui ne dépend pas du résultat.

Active Hope, dans la grammaire de Macy, est une pratique. Pas un sentiment. Trois étapes. Première étape : faire face à la réalité telle qu'elle est, sans déni ni romantisme. La planète se réchauffe. Les écosystèmes s'effondrent. La sixième extinction est en cours. Les inégalités explosent. Les institutions démocratiques se fissurent. Pas d'évitement. Pas de positive thinking. La vérité, brute, regardée en face.

Deuxième étape : choisir la direction qu'on veut servir. Pas l'objectif qu'on veut atteindre — la direction qu'on veut servir. Nuance cruciale. Si tu attaches ton sens à un objectif (sauver telle espèce, gagner telle élection, atteindre tel chiffre), tu vivras dans la peur permanente de ne pas y arriver. Si tu attaches ton sens à une direction (servir le vivant, honorer les ancêtres, transmettre quelque chose de juste à tes enfants), tu peux tenir même quand les résultats ne suivent pas.

Troisième étape : agir depuis cette direction, jour après jour, sans attendre la garantie du résultat. Composter ce qui meurt. Replâtrer ce qui s'effrite. Tisser des liens là où la modernité a coupé. Apprendre les langues que la modernité a dévalorisées. Cuisiner avec ce que la terre a donné. Marcher sans application qui compte les pas. Pleurer quand il faut pleurer, célébrer quand il faut célébrer, dans le rythme que les Tzutujil appellent deuil-louange — biis et yuk'in entrelacés.

Active Hope ne demande pas que tu croies que tout va bien finir. Active Hope te demande de servir, sans condition, ce que tu sais juste — même si tu sais que tu n'en verras pas le résultat. Comme un planteur d'arbres qui plante des chênes dont il sait qu'il ne verra jamais l'ombre. Comme un grand-parent qui transmet une langue à un petit-enfant sans savoir si cette langue survivra. Comme un compostier qui retourne son tas, jour après jour, en sachant que la terre noire qui en sortira nourrira un jardin qu'il ne cultivera peut-être pas.

Composer + composter — pourquoi les Accords 5 et 6 d'INFUSE coexistent

La cosmogonie V3 d'INFUSE doublonne explicitement le 5e Accord. Pas par flou théorique. Par discipline ontologique. L'Accord 5 — Value Fulfillment, repris du penseur sethien Jane Roberts — dit : chaque conscience cherche à accomplir pleinement ses capacités créatrices. C'est le verbe composer. Construire. Tisser. Donner forme à ce qui veut naître à travers toi. L'Accord 6 — Le Grand Compost, repris de Machado de Oliveira — dit : il faut accompagner la mort de ce qui doit mourir, pour faire de la place. C'est le verbe composter. Décomposer. Laisser pourrir. Honorer ce qui passe.

Sans l'Accord 6, l'Accord 5 devient escapisme spirituel. Le « je crée ma réalité » sans regarder ce qui meurt autour. Le wellness magnifique pendant que la planète brûle. La célébration de la vie sans le deuil de ce qui s'éteint. C'est insupportable de cécité — et précisément ce que la spiritualité New Age occidentale a produit pendant cinquante ans.

Sans l'Accord 5, l'Accord 6 devient nihilisme. Le « tout meurt, à quoi bon » qui justifie l'inaction. Le doomerisme qui se complaît dans l'effondrement sans participer à ce qui veut naître. C'est l'autre piège — le piège qui nous guette quand on a trop lu Machado de Oliveira sans avoir lu Macy.

Avec les deux : tu composes ce qui veut s'accomplir à travers toi, dans la direction que tu sens juste, sans attendre la garantie du résultat. ET en même temps tu composte ce qui doit mourir en toi, autour de toi, dans tes pratiques, dans tes paradigmes, dans tes vieilles certitudes. C'est ça, Active Hope. C'est ça, le geste WIE appliqué à l'échelle civilisationnelle. Composer + composter. Bâtir + abandonner. Rêver + faire le deuil. Les deux mains.

Le sourcing nominal comme acte d'hospicing quotidien

L'Accord 6 a une application qui peut sembler éloignée du Grand Compost — et qui en est, en réalité, la pratique la plus quotidienne pour INFUSE. C'est le sourcing nominal des plantes et des lignées. Pas « les autochtones disent que… ». Pas « la médecine ancestrale a prouvé que… ». Pas « les sagesses anciennes nous enseignent… ». Le nom du peuple. Le siècle. Le contexte rituel. Le transmetteur quand il n'est pas indigène.

Pourquoi ? Parce que la modernité a colonisé le savoir indigène en l'anonymisant. En disant « les autochtones », elle a effacé le travail de générations de personnes nommées qui ont, par leur courage, leur résistance et leur transmission précise, gardé vivant ce que l'extraction coloniale voulait éteindre. María Sabina, Mazatec, qui a transmis l'usage rituel des champignons psilocybes au monde occidental dans les années 1950. Black Elk, Lakota, dont les visions ont été retranscrites par John Neihardt en 1931. Don Carlos Perez, shipibo, transmetteur de l'icaros amazonien à plusieurs apprentis occidentaux. Robin Wall Kimmerer, Potawatomi, qui a écrit Braiding Sweetgrass pour rendre lisible à des lecteurs anglophones une grammaire d'animacité que sa grand-mère parlait encore.

— Lignée vivante —
Potawatomi
Peuple-source
XXe-XXIe siècle, transmission Robin Wall Kimmerer
Période

Honorable Harvest · cueillette comme acte réciproque

« In some Indigenous languages the term for plants translates to those who take care of us. Plants are not resources — they are teachers, persons, kin. »— Robin Wall Kimmerer, citoyenne Potawatomi, Braiding Sweetgrass (2013)
Take only what you need. Take only that which is given. Never take the first. Never take the last. Take only half. Leave some for others. Use everything that you take. Take only that which is given. Use it well. Be grateful. Reciprocate the gift. Sustain the ones who sustain you and the earth will last forever.
Robin Wall KimmererBraiding Sweetgrass : Indigenous Wisdom, Scientific Knowledge and the Teachings of Plants (2013) , chap. « The Honorable Harvest » p. 175-201 édition Milkweed 2013

Lecture INFUSE — Ce protocole, en dix lignes, contient une cosmologie. Pas une éthique abstraite — une pratique. INFUSE s'engage à l'appliquer dans tout son sourcing. Quand un sourcing ne peut pas respecter ce protocole, le produit n'est pas mis en boutique. Pas de compromis, pas de discount, pas de greenwashing.

COM-POSITION — le mot-cosmos

Le mot pivot de ce pilier est composition. Décompose-le phonétiquement, comme Fulcanelli le faisait pour les vieux mots : COM — avec, ensemble — POSITION — poser. Composition, c'est poser ensemble. Pas créer ex nihilo. Pas inventer seul. Poser, avec, ensemble. C'est exactement le verbe que la cosmogonie INFUSE cherche depuis toujours.

Et le miracle phonétique : composition contient compost. La même racine. POS, latin ponere, poser. Composer, c'est poser ensemble. Composter, c'est laisser des choses se poser ensemble dans la décomposition pour qu'elles deviennent humus. Le composteur ne crée rien. Il laisse les choses se poser, se mélanger, se fermenter, se décomposer en présence les unes des autres. Et l'humus qui en sort est ce qui permettra la prochaine vie.

INFUSE ne crée pas une cosmologie. INFUSE compose et composte. Compose des paroles avec celles de Kimmerer, Akomolafe, Machado, Tsing, Strand, Prechtel. Composte les vieilles grammaires du wellness, du new age, du progressisme moderniste. Pose ensemble — avec ses lectrices, ses lecteurs, ses ambassadeurs, ses producteurs — un humus depuis lequel d'autres pratiques peuvent germer. C'est plus modeste qu'« sauver la planète ». C'est aussi infiniment plus sérieux.

Ce que ce pilier change pour INFUSE — et pour toi

INFUSE ne dira plus « sauver la planète ». INFUSE dira composter la modernité, hospicer ce qui meurt, composer avec ce qui veut naître. La nuance change tout. Elle change les mots qu'on utilise dans une newsletter. Elle change la grammaire d'une page produit. Elle change la manière dont on parle à un partenaire B2B. Elle change la posture dans laquelle on se présente à un festival. Pas militante au sens guerrier — composteuse au sens patient.

Et pour toi qui lis ce pilier dans une chambre, dans un train, sur une plage, dans une attente quelque part, ce que ça change est plus simple et plus difficile. Tu peux cesser de te demander chaque matin si tu fais assez pour la planète. Cette grammaire est épuisante et stérile. Tu peux te demander, à la place : qu'est-ce que je composte aujourd'hui dans ma vie ? Quelle vieille certitude ai-je accepté de laisser pourrir ? Quelle relation toxique ai-je accepté de laisser mourir avec dignité, sans drame ? Quelle pratique ai-je commencé à abandonner, parce qu'elle ne me servait plus que par habitude ?

Et en parallèle : qu'est-ce que je compose aujourd'hui ? Pas grand. Pas héroïque. Une conversation difficile que j'ai osée. Une lettre que j'ai écrite à quelqu'un qui ne s'y attendait pas. Une plante que j'ai mise en terre. Un repas que j'ai préparé en pensant à la lignée des cuisines qui m'ont précédé. Un silence que j'ai tenu au lieu de remplir. Un pardon que j'ai offert sans demander en retour.

Ce sont les deux mains. Composter ce qui meurt. Composer ce qui veut naître. Sans attendre que quelqu'un te donne la garantie que ça va marcher. Active Hope, comme dirait Macy. Ou, dans la grammaire des Tzutujil que Prechtel transmet : deuil-louange entrelacés. Le biis et le yuk'in dans la même bouche, dans la même journée, dans la même main.

In the village of Santiago Atitlán, the people sing for the dead and they sing for the new harvest in the same morning. Grief and praise are not opposite. They are the two breaths of the same lung. A culture that forgets to grieve forgets how to praise. A culture that forgets to praise forgets why it grieves.
Martín PrechtelThe Smell of Rain on Dust (2015) , introduction et chap. 1 — paraphrase fidèle, verbatim à confirmer édition NAB 2015

Lecture INFUSE — Cette image — le deuil et la louange comme deux souffles du même poumon — est, peut-être, la formulation la plus précise de l'Accord 6 d'INFUSE. Composer + composter. Pleurer + célébrer. Laisser mourir + faire pousser. Les deux souffles du même poumon.

— Les deux souffles du même poumon. —

Questions ouvertes

i.Est-ce que ce pilier signifie qu'INFUSE ne croit plus à l'écologie ?+

INFUSE croit fermement à l'écologie comprise dans son sens étymologique : oikos-logos, science de la maison commune. INFUSE refuse l'écologie comme image de marque, comme branding vert, comme greenwashing institutionnel. Le sourcing nominal, le respect de l'Honorable Harvest, le refus de la monoculture, la rétribution juste aux communautés productrices, la transparence sur les fournisseurs sont tous des actes écologiques précis. Ce qu'INFUSE refuse, c'est la posture du sauveur planétaire qui projette sa propre angoisse sur un objet abstrait nommé « planète ». L'écologie d'INFUSE est topographique : elle commence par la plante précise, le producteur précis, la communauté précise.

ii.Comment éviter le piège du nihilisme — « tout meurt, à quoi bon » ?+

Le verrou est l'Accord 5 (Value Fulfillment) couplé à l'Accord 6 (Grand Compost). Sans Accord 5, l'Accord 6 devient nihilisme. Sans Accord 6, l'Accord 5 devient escapisme. Avec les deux, tu composes pendant que tu composte, tu pleures pendant que tu célèbres, tu sers la direction que tu sens juste sans attendre la garantie du résultat. Active Hope, dirait Macy. Le piège nihiliste est en réalité une démission déguisée — il dispense d'agir au nom du fait que rien ne servirait à agir. Le Grand Compost demande l'inverse : agir précisément parce que tout meurt, et que ce qui meurt mérite d'être accompagné avec dignité.

iii.Hospicer la modernité, est-ce que ça veut dire renoncer au confort ?+

Pas mécaniquement. Hospicer, ce n'est pas euthanasier ni mettre sous respirateur. Le confort matériel, dans la mesure où il ne repose pas sur l'extraction violente d'autres êtres (humains et non-humains), n'est pas en lui-même à composter. Ce qui doit être composté, ce sont les présupposés inconscients qui font que ce confort exige l'invisibilisation de l'arrière-cour cachée. Tu peux garder ton frigo. Tu peux composter la grammaire qui te fait croire que ton frigo prouve que la modernité fonctionne. C'est plus modeste et plus précis que le primitivisme. C'est l'inverse du « renonce à tout ». C'est : regarde, vraiment, ce que ton confort coûte — et ajuste.

— Pour continuer dans la cosmogonie —