Ce que dit le mot ayyu
Le mot ayyu vient du Quechua andin et désigne le souffle-âme — ce qui circule dans le corps comme courant subtil, ce qui peut être perdu lors d'un choc (susto), ce qui peut être restauré par le chant rituel. Dans la médecine traditionnelle quechua, la perte d'ayyu produit un ensemble de symptômes documentés par les anthropologues médicaux depuis les années 1950 : fatigue inexpliquée, perte d'appétit, insomnie, sentiment d'absence à soi-même, parfois fièvres répétées sans cause organique identifiable. Le diagnostic se fait par des curanderos formés (souvent appelés paqo dans les Andes). Le traitement passe presque toujours par un chant — un chant qui appelle l'ayyu à revenir.
Cette notion d'âme circulante qui peut être perdue et restaurée par la voix n'est pas particulière aux Quechua. Elle apparaît, avec des variantes lexicales, dans des traditions extraordinairement éloignées géographiquement. Les Shipibo de l'Ucayali parlent de jakon shinan (la bonne pensée-souffle). Les Mongols parlent de süns (l'âme-vent qui peut s'égarer). Les Yoruba du Nigeria parlent de orí (la tête-destin) qui doit être réalignée par des chants spécifiques (oríkì). Les Tibétains parlent de la (l'âme qui peut être appelée par des rituels précis lors des maladies graves). Cette convergence n'est pas un hasard : elle indique une intuition humaine très ancienne — la voix peut atteindre des couches du tissu vivant que les autres soins n'atteignent pas.
Stephen Harrod Buhner, herboriste américain et auteur de The Secret Teachings of Plants (2004), articule cette intuition d'une manière qui résonne avec la pratique INFUSE : la voix humaine est l'outil thérapeutique le plus ancien parce qu'elle traverse les couches que la matière isole — le tissu cellulaire vibre, la respiration synchronise, le système nerveux autonome se régule, et quelque chose qui n'a pas de nom occidental précis (le tonus du tissu vivant) se réajuste. Ce que les anciens appelaient âme. Ce que la science contemporaine commence à appeler par fragments : régulation polyvagale (Stephen Porges), entraînement cardiorespiratoire, biofeedback rythmique.
Icaros — quand la plante chante par la voix humaine
Les icaros sont les chants rituels reçus des plantes-maîtresses par les curanderos amazoniens pendant la dieta (cf. notre pilier La diéta chamanique amazonienne). Le mot vient du Quechua ikaray qui signifie souffler par le chant, insuffler. Chaque plante-maîtresse a sa famille d'icaros — certains pour soigner des maladies spécifiques, d'autres pour appeler des animaux, d'autres pour ouvrir des visions, d'autres encore pour aspirer la maladie ou repousser la sorcellerie. Don Solón Tello Lozano, l'un des plus grands onaya de la fin du vingtième siècle, mort en 2014 à Iquitos, aurait eu un répertoire de plus de 800 icaros.
L'icaro est un acte performatif au sens strict — il fait quelque chose. Pour les curanderos, chanter l'icaro de la chacruna en présence d'un patient malade peut aspirer la maladie (chupar), la déplacer (sacar), la transformer (limpiar). Stephan Beyer, dans Singing to the Plants (2009), décrit avec précision les protocoles : le curandero souffle de la fumée de mapacho (tabac sacré) sur le patient, chante l'icaro spécifique au diagnostic, et accomplit parfois une succion symbolique pour retirer le mal. Cette pratique n'a rien à voir avec une métaphore thérapeutique — c'est une opération technique précise, transmise dans des lignées familiales et corporelles, qui requiert des années d'apprentissage en dieta.
Pour les amazoniens, l'icaro n'est pas inventé par le curandero — il est reçu de la plante. Cette distinction est cosmologiquement décisive. Le curandero est un canal. La plante est l'agent. La voix humaine est l'instrument de transmission. Ce renversement de la posture créatrice (l'humain comme medium plutôt que comme auteur) est l'une des innovations conceptuelles les plus radicales que les traditions amazoniennes proposent à la psychologie occidentale moderne — qui place encore largement l'humain comme centre créateur du sens.
Qawwali soufi — la voix qui ouvre l'extase
Le qawwali est le chant dévotionnel de la tradition Chishti-Sufi, développé dans le sous-continent indien à partir du treizième siècle. Le fondateur stylistique est Amir Khusrau (1253-1325), poète soufi de Delhi qui synthétise les traditions vocales persanes (radif, dastgah) avec les ragas indiens et la dévotion mystique du soufisme. La forme qawwali se chante en groupe (qawwali parti, six à dix chanteurs), avec un chanteur principal (qawwal), des choristes, un harmonium, un tabla et des claquements de mains. La forme repose sur la répétition incantatoire d'un ghazal ou d'un kalam soufi, avec progression rythmique qui peut mener l'assemblée (et le chanteur lui-même) à l'état de fanâ — annihilation extatique en Dieu.
Nusrat Fateh Ali Khan (1948-1997), considéré comme le plus grand interprète qawwali du vingtième siècle, parlait du sama — l'écoute soufie — comme d'une thérapeutique spirituelle au sens littéral. Dans un entretien tardif avec Peter Gabriel (qui produisit plusieurs de ses albums en occidental), il décrit le qawwali comme une médecine du nafs (l'âme dans sa dimension blessée par les attachements). La voix du qawwal travaille à dissoudre les couches du nafs, à libérer le ruh (l'esprit), à permettre la rencontre avec Allah. La performance qawwali en mahfil-e-sama (assemblée d'écoute) chez les sanctuaires soufis de Lahore, Multan, Delhi, Ajmer, est un événement thérapeutique autant qu'esthétique — les fidèles viennent y recevoir une médecine de l'âme.
La structure musicale du qawwali a fait l'objet d'analyses ethnomusicologiques sérieuses. Regula Qureshi, dans Sufi Music of India and Pakistan (1986), documente la progression typique : début lent et méditatif (alap), montée rythmique progressive, climax extatique (où le chanteur peut entrer en transe), redescente douce. Cette architecture sonore ressemble étonnamment à la courbe documentée par Helen Bonny dans sa méthode GIM (cf. plus bas) : phase d'induction, climax expérientiel, intégration. Deux traditions séparées par des continents et des siècles, qui convergent sur la même topologie thérapeutique de la voix-musique.
Gospel afro-américain — la voix née dans l'esclavage
Le gospel afro-américain est l'une des traditions vocales les plus profondes du vingtième siècle — et l'une des plus mal comprises dans sa dimension thérapeutique. Né dans les plantations du sud des États-Unis aux dix-septième et dix-huitième siècles, sous esclavage, le gospel synthétise des éléments musicaux yoruba (rythme, polyphonie, call-and-response), akan (mélodie), kongo (corps), avec les hymnes protestants méthodistes et baptistes. Bernice Johnson Reagon, ethnomusicologue afro-américaine et fondatrice du groupe Sweet Honey in the Rock, a passé sa vie à documenter cette généalogie. Son ouvrage If You Don't Go, Don't Hinder Me (2001) articule comment le chant gospel a été littéralement un outil de survie pour les esclaves — un espace où l'âme pouvait respirer alors que le corps était possédé.
Mahalia Jackson (1911-1972), née à La Nouvelle-Orléans dans une famille pauvre, devient dans les années 1940-1960 l'une des voix les plus puissantes du gospel. Sa version de Take My Hand, Precious Lord (chanson écrite par Thomas A. Dorsey après la mort de sa femme en couches en 1932) est considérée comme l'archétype du chant qui porte la douleur jusqu'à la libération. Bessie Jones, des Georgia Sea Islands, a transmis dans la seconde moitié du vingtième siècle les ring shouts gullah — chants circulaires hérités directement des traditions ouest-africaines, où le chant et le mouvement circulaire produisaient une transformation collective de la souffrance.
Bernice Johnson Reagon, dans son travail sur le mouvement des droits civiques (où elle fut chanteuse des Freedom Singers du SNCC dans les années 1960), articule une thèse cruciale : le chant collectif gospel n'est pas un accompagnement émotionnel du mouvement — c'est l'infrastructure même qui permet au mouvement d'exister. On ne peut pas faire face à la violence policière sans la voix qui tient le corps. On ne peut pas porter la peur sans la voix qui transforme la peur en présence. C'est une thérapeutique politique qui dépasse largement le cadre de la psychologie clinique individuelle.
Mantras tibétains — la vibration qui sculpte l'attention
Dans le bouddhisme vajrayāna tibétain, le mantra (sanskrit man-tra, l'instrument de l'esprit) est une formule sonore considérée comme accomplissant une action subtile dans la conscience et le tissu énergétique du pratiquant. Om Mani Padme Hum, le mantra de Chenrezig (Avalokiteshvara), est probablement le plus universellement répandu — récité par les pratiquants tibétains avec un mala de 108 perles, gravé sur les rouleaux de prière (mani chos khor), inscrit sur les rochers et les drapeaux de prière. Sa traduction littérale (Joyau dans le lotus) est moins importante que sa structure vibratoire : six syllabes qui correspondent aux six royaumes de l'existence, et qui œuvrent à les purifier.
La pratique du mantra en tradition tibétaine n'est pas une dévotion passive — c'est un entraînement précis de l'attention. Lama Anagarika Govinda, dans Foundations of Tibetan Mysticism (1959), décrit le processus : la répétition du mantra ralentit le souffle, synchronise les fonctions cardiorespiratoires, oriente l'attention vers une vibration unique, et progressivement dissout la frontière entre celui qui récite et la formule récitée. Cette dissolution est précisément le but. Joachim-Ernst Berendt, dans Nada Brahma (1983), met cette pratique en résonance avec les recherches contemporaines en acoustique sacrée — Hans Jenny et la cymatique (visualisation des structures vibratoires), Alfred Tomatis et l'audition sélective, Hans Cousto et les fréquences planétaires.
La science contemporaine confirme partiellement cette intuition. Les études en neurosciences sur la récitation de mantras (Bernardi et al., 2001, British Medical Journal) montrent que la récitation rythmique synchronise la fréquence respiratoire à environ six cycles par minute, ce qui correspond à la fréquence de la variabilité cardiaque optimale (baroreflex resonance). Cette synchronisation produit une régulation parasympathique mesurable — exactement ce qu'on attendrait d'une pratique thérapeutique. La vibration de la voix sculpte l'attention, et l'attention sculpte le tissu vivant.
Kirtan — le chant alterné qui défait les nœuds
Le kirtan est la pratique du chant alterné dans la tradition vaishnava-bhakti hindoue, popularisée au seizième siècle par Chaitanya Mahaprabhu (1486-1534) au Bengale. La forme est simple : un chanteur principal énonce un mantra court (Hare Krishna Hare Krishna / Krishna Krishna Hare Hare / Hare Rama Hare Rama / Rama Rama Hare Hare est le plus connu), l'assemblée répète, le rythme s'accélère graduellement, l'intensité émotionnelle monte. Le but est l'ouverture du cœur (hridaya), la libération des émotions retenues, et la rencontre dévotionnelle avec la déité (Krishna principalement dans le vaishnavisme).
Au vingtième siècle, le kirtan a été transmis hors de l'Inde par plusieurs maîtres marquants : A. C. Bhaktivedanta Swami Prabhupada (1896-1977), fondateur d'ISKCON en 1966, qui amène le chant Hare Krishna en Occident. Neem Karoli Baba (1900?-1973), maître bhakti dont l'enseignement a influencé Ram Dass, Krishna Das, Bhagavan Das, Larry Brilliant. Krishna Das (Jeffrey Kagel, né 1947), élève de Neem Karoli Baba, qui a popularisé le kirtan dans les studios de yoga occidentaux à partir des années 1990 et continue aujourd'hui d'animer des sessions de chant collectif. Snatam Kaur (née 1972), élève de Yogi Bhajan, qui a apporté le kundalini kirtan (chants sikh-yogiques) dans la communauté contemporaine occidentale du yoga.
Ce que ces transmissions hors-Inde révèlent, c'est que la pratique du chant collectif alterné — quelle que soit son origine confessionnelle — produit une transformation expérientielle commune chez les pratiquants : régulation émotionnelle, sentiment de communauté, libération de blocages corporels, ouverture du souffle. INFUSE n'organise pas de kirtan. Mais nous reconnaissons dans cette pratique l'une des grammaires les plus universellement disponibles de la voix-guérison.
La science occidentale du chant — Densmore, Bonny, Porges
Frances Densmore (1867-1957), ethnomusicologue américaine, a consacré sa vie à enregistrer et transcrire les chants des peuples amérindiens. Entre 1907 et 1957, elle a documenté plus de 3500 chants pour le Bureau of American Ethnology de la Smithsonian Institution — chez les Chippewa (Ojibwe), les Sioux, les Yuma, les Pawnee, les Mandan, les Hidatsa, et de nombreuses autres nations. Son travail constitue aujourd'hui une archive sans équivalent. Densmore a très tôt remarqué que la fonction thérapeutique des chants ne s'expliquait pas par la seule mélodie, mais par l'ensemble du contexte rituel — qui chante, dans quel état, à quel moment du jour, en présence de qui, après quelle préparation. Ses notes ethnographiques sont aussi précieuses que ses enregistrements.
Helen Lindquist Bonny (1921-2010), musicothérapeute américaine, a fondé en 1973 la méthode GIM — Guided Imagery and Music. Le protocole combine une induction de relaxation, l'écoute prolongée d'une séquence musicale classique soigneusement composée (typiquement 30 à 60 minutes), et un dialogue post-séance pour intégrer les images, émotions et mémoires émergées. La GIM est aujourd'hui reconnue par l'American Music Therapy Association (AMTA), enseignée dans plusieurs universités américaines (Temple University, Atlantic University), et utilisée notamment dans l'accompagnement de fin de vie, du traumatisme complexe (PTSD-C), et des troubles dépressifs résistants. Les travaux de Bonny constituent l'une des seules tentatives systématiques de la psychologie occidentale moderne d'articuler scientifiquement ce que les traditions chamaniques ont toujours su : la musique modifie les états de conscience d'une manière mesurable et thérapeutiquement utilisable.
Stephen Porges, neurophysiologiste de l'Université de l'Indiana et auteur de The Polyvagal Theory (2011), a apporté un cadre scientifique précis pour comprendre pourquoi la voix humaine (celle qu'on entend, et surtout celle qu'on produit soi-même) régule le système nerveux autonome. Le nerf vague ventral, branche évolutionnairement récente du nerf vague (cranial X), est lié anatomiquement aux muscles du larynx, du visage, et de l'oreille moyenne. Quand nous chantons, nous activons directement ce circuit. C'est pour cette raison qu'un chant peut apaiser ce qu'aucun raisonnement n'apaise — la voix court-circuite le cortex et travaille directement sur la régulation viscérale. Cette science contemporaine confirme l'intuition ancienne : la voix soigne par une voie qui n'est pas celle de la pensée.
« El canto no es decoración. El canto es trabajo. Cuando canto el ícaro del lupuna sobre un cuerpo enfermo, no estoy adornando — estoy moviendo algo que no se mueve con palabras. La planta canta a través de mí. Mi voz es solo el instrumento. Sin la planta, sin la dieta, sin el lugar — el canto no hace nada. »— María Apaza Mamani, curandera Shipibo de la región Ucayali, dans un entretien recueilli par Bruno Illius (1987) puis cité dans Charing & Cloudsley, Plant Spirit Shamanism (2008). Traduction FR : 'Le chant n'est pas décoration. Le chant est travail. Quand je chante l'icaro du lupuna sur un corps malade, je n'orne pas — je déplace quelque chose qui ne se déplace pas avec des mots. La plante chante à travers moi. Ma voix est seulement l'instrument. Sans la plante, sans la dieta, sans le lieu — le chant ne fait rien.'
The voice is the oldest instrument and the most ancient medicine. Before pharmacopeia, before surgery, before psychotherapy, there was the human voice — singing the body back to itself, calling the lost soul home, weaving the fractured tissue into wholeness. Every tradition has known this. Every tradition has had its singers.
— Traduction —La voix est l'instrument le plus ancien et la médecine la plus ancienne. Avant la pharmacopée, avant la chirurgie, avant la psychothérapie, il y avait la voix humaine — chantant le corps pour le ramener à lui-même, appelant l'âme perdue à rentrer, tissant le tissu fracturé pour le rendre entier. Toute tradition l'a su. Toute tradition a eu ses chanteurs.
Lecture INFUSE — Buhner condense en quatre phrases une affirmation que la médecine occidentale moderne a oubliée — pas qu'elle ne sait pas, mais qu'elle a oubliée. Toute tradition humaine documentée a placé la voix au cœur de la guérison. Le tort de la modernité n'est pas d'avoir inventé la pharmacie — c'est d'avoir oublié que la pharmacie n'épuise pas le tissu humain.
ضرورتِ روح کلامِ من است / اگر گویم نه میتوانم خاموش بمانم / در سماع، گم میشوم — و در گمشدن، باز مییابم.
— Traduction —Le besoin de l'âme est ma parole / Si je parle, je ne peux pas rester silencieux / Dans le sama (l'écoute extatique), je me perds — et dans cette perte, je me retrouve.
Lecture INFUSE — Khusrau, fondateur stylistique du qawwali, articule en trois vers la grammaire centrale de la voix soufie : la parole est nécessité de l'âme, le sama (écoute musicale extatique) est dissolution, et la dissolution est paradoxalement le lieu de la retrouvaille. Cette dialectique perte-retrouvaille est exactement ce que les traditions amazoniennes, gospel, bouddhistes décrivent en termes différents. La voix nous perd pour mieux nous rendre à nous-mêmes.
The civil rights movement was carried by the singing. Not accompanied — carried. Without the songs, the bodies could not have walked the bridges. The voice held the marchers when the police did not.
— Traduction —Le mouvement des droits civiques a été porté par le chant. Pas accompagné — porté. Sans les chants, les corps n'auraient pas pu marcher sur les ponts. La voix tenait les marcheurs là où la police ne le faisait pas.
Lecture INFUSE — Reagon, qui fut chanteuse des Freedom Singers du SNCC dans les années 1960 puis fondatrice de Sweet Honey in the Rock, articule la thèse politique centrale du gospel afro-américain : le chant n'est pas un ornement émotionnel du combat — il est l'infrastructure même qui permet au combat d'exister. Cette thèse vaut au-delà du contexte américain. Toute lutte longue exige une voix qui tienne les corps quand les arguments ne tiennent plus.
Questions fréquentes
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Pépites & légendes — voix qui ont changé le monde
Pépite 1 — Frances Densmore et les 3500 chants. Frances Densmore commença à enregistrer en 1907, avec un cylindre Edison, les chants des Chippewa du Minnesota. Elle continua pendant 50 ans, traversant les États-Unis avec son équipement, dormant chez les familles tribales, transcrivant des nuits entières. Son archive — déposée à la Library of Congress et au National Anthropological Archives de la Smithsonian — contient plus de 3500 enregistrements et constitue aujourd'hui l'une des sources primaires les plus précieuses pour les communautés autochtones qui cherchent à recouvrer leurs traditions vocales perdues.
Pépite 2 — Nusrat à Bath en 1985. Lors d'un concert à Bath en 1985 produit par Peter Gabriel, Nusrat Fateh Ali Khan chanta pendant trois heures sans interruption. Plusieurs membres du public témoignèrent ensuite d'expériences d'extase qu'ils ne purent décrire — pleurs incontrôlables, sentiment de présence physique d'autres êtres, perte temporaire des coordonnées spatiales. Peter Gabriel raconta que ce concert changea sa propre relation à la voix humaine. Le qawwali a un effet documenté qui dépasse l'esthétique.
Pépite 3 — Mahalia Jackson au 28 août 1963. Lors de la marche sur Washington du 28 août 1963, Mahalia Jackson chanta How I Got Over avant le discours de Martin Luther King. Pendant le discours, alors que King hésitait sur la suite, c'est elle qui cria depuis l'estrade derrière lui : 'Tell them about the dream, Martin!' — déclenchant l'improvisation qui devint le I Have a Dream. La voix derrière la voix de l'histoire.
Pépite 4 — Bessie Jones et les ring shouts Gullah. Bessie Jones (1902-1984), originaire des Georgia Sea Islands, fut l'une des dernières détentrices des ring shouts gullah — chants circulaires hérités directement des traditions ouest-africaines, où le rythme des pieds tapant le sol et le chant antiphonal produisaient une transformation collective documentée par Alan Lomax dès les années 1930. La pratique a failli s'éteindre. Elle a été préservée par quelques familles des îles et est aujourd'hui transmise à nouveau par la McIntosh County Shouters.
Pépite 5 — Les chants overtoniques tibétains. Les moines des écoles Gyütö et Gyümé du bouddhisme tibétain (lignée Gelug) pratiquent un chant overtonique unique au monde — capable de produire trois notes simultanées par modulation de la cavité buccale et du larynx. Cette pratique, transmise depuis le quatorzième siècle, n'a aucun équivalent culturel connu. Elle a été enregistrée pour la première fois en Occident par David Lewiston en 1976. Sa fonction est cosmologique : le chant overtonique permettrait au moine d'incarner simultanément plusieurs aspects de la déité tantrique.
Pépite 6 — Krishna Das et la sortie d'addiction. Jeffrey Kagel, devenu Krishna Das, raconte dans Chants of a Lifetime (2010) que c'est le kirtan qui le sortit d'une addiction sévère à l'héroïne au début des années 1980. Pas une cure, pas une thérapie classique — le chant collectif Hare Krishna répété pendant des mois. Son témoignage rejoint celui d'autres pratiquants de la bhakti (Larry Brilliant, Krishna Murti) qui ont décrit la pratique vocale comme intervention thérapeutique première.
Pépite 7 — La polyphonie corse classée UNESCO. Le cantu in paghjella — polyphonie a cappella des bergers corses, transmis de génération en génération dans les villages de Cap Corse et de la Castagniccia — a été classé en 2009 sur la liste UNESCO du patrimoine immatériel en péril. Cette tradition est l'une des dernières polyphonies traditionnelles européennes vivantes. Elle se chante dans des contextes spécifiques : confraternité, messes traditionnelles, deuils, festivals. INFUSE soutient les initiatives de transmission portées par les associations corses (Voce, A Filetta).
Pépite 8 — Sheila Chandra et la voix qui se rétracte. Sheila Chandra, chanteuse britannique d'origine indienne, fut au sommet de son art au début des années 2000 — fondatrice de Monsoon, puis solo avec Real World Records, voix considérée comme l'une des plus pures du chant overtonique-drone contemporain. En 2010, elle développa une dystonie spasmodique laryngée qui l'empêcha de chanter à nouveau. Sa réflexion publique sur cette perte — Reaching for the Light: My Lifelong Encounter with the Voice (2024) — est un texte sans équivalent sur ce que signifie la perte de la voix pour une personne qui a vécu par elle. À lire pour comprendre ce que nous appelons trop facilement 'avoir une voix'.
Sources principales
- Densmore, F. (1907-1957). Collection of Native American Songs (3500+ enregistrements). Smithsonian Institution National Anthropological Archives & Library of Congress.
- Bonny, H. L. (2002). Music and Consciousness: The Evolution of Guided Imagery and Music. Gilsum NH : Barcelona Publishers.
- Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-Regulation. New York : W.W. Norton.
- Beyer, S. V. (2009). Singing to the Plants: A Guide to Mestizo Shamanism in the Upper Amazon. Albuquerque : University of New Mexico Press. (Section icaros pp. 230-280)
- Qureshi, R. B. (1986). Sufi Music of India and Pakistan: Sound, Context and Meaning in Qawwali. Cambridge : Cambridge University Press.
- Reagon, B. J. (2001). If You Don't Go, Don't Hinder Me: The African American Sacred Song Tradition. Lincoln : University of Nebraska Press.
- Berendt, J. E. (1983). Nada Brahma — The World is Sound: Music and the Landscape of Consciousness. Rochester : Destiny Books.
- Buhner, S. H. (2004). The Secret Teachings of Plants: The Intelligence of the Heart in the Direct Perception of Nature. Rochester : Bear & Co.
- Bernardi, L., Sleight, P., Bandinelli, G. et al. (2001). Effect of rosary prayer and yoga mantras on autonomic cardiovascular rhythms. British Medical Journal, 323, 1446-1449.
- Govinda, Lama Anagarika (1959). Foundations of Tibetan Mysticism. London : Rider & Co.
- Schimmel, A. (1975). Mystical Dimensions of Islam. Chapel Hill : University of North Carolina Press.
- Krishna Das (2010). Chants of a Lifetime: Searching for a Heart of Gold. Carlsbad : Hay House.
Sources secondaires
- Lomax, A. (1968). Folk Song Style and Culture. Washington : American Association for the Advancement of Science.
- Tomatis, A. (1991). The Conscious Ear: My Life of Transformation through Listening. New York : Station Hill Press.
- Purce, J. (1974, rev. 2005). The Mystic Spiral: Journey of the Soul. London : Thames & Hudson.
- Chandra, S. (2024). Reaching for the Light: My Lifelong Encounter with the Voice. London : Quartet Books.
- Gaynor, M. (2002). The Healing Power of Sound. Boulder : Shambhala. (À lire avec esprit critique sur la dimension sound healing commerciale)
- Charing, H. G. & Cloudsley, P. (2008). Plant Spirit Shamanism: Traditional Techniques for Healing the Soul. Rochester : Destiny Books.