— Ce qu'une langue ne nomme pas, ses parleurs perdent peu à peu la capacité de le percevoir. Et l'inverse aussi : nommer juste, c'est rendre visible. —
§0 · Une fissure pour commencer
Il t'est arrivé d'écouter quelqu'un parler et de sentir, soudainement, qu'autre chose était présent dans sa parole que les mots. Pas un sens caché. Pas un sous-texte. Quelque chose qui se tenait sur le seuil entre le silence et la phrase, et qui rendait la voix vivante d'une manière que tu ne savais pas nommer. Tu as essayé de le dire après, à quelqu'un d'autre : « il avait une présence dans la voix », « ça touchait quelque chose », « c'était habité ». Ces formules sont approximatives. Elles trahissent ce dont elles parlent. Et c'est parce que la langue dominante ne nomme pas ce phénomène. D'autres langues, oui. Le mot guaraní ayyu. L'espagnol duende. L'allemand Sage. Cet article est sur ces mots. Et sur ce qu'ils ouvrent quand on les laisse, doucement, hospitalisés dans notre langue.
Ayyu — la parole-fleur guaraní
Commençons par le plus inconnu. Les Guaraní — peuple originaire du Paraguay, de l'Argentine, du Brésil et de la Bolivie — ont un mot que les linguistes ne savent pas traduire correctement. Le mot est ayyu (parfois noté ayvu selon la transcription). Il a été documenté par l'ethnologue paraguayen León Cadogan dans son ouvrage majeur Ayvu rapyta : textos míticos de los Mbyá-Guaraní del Guairá (1959), puis approfondi par Pierre Clastres dans Le Grand Parler (1974).
Ce mot signifie, simultanément et inséparablement : la parole, l'âme, la fleur, et le souffle. Pour les Guaraní, ce ne sont pas quatre choses différentes qu'un mot unique relierait — c'est une seule réalité que les langues européennes ont, par accident historique, divisée en quatre concepts séparés. L'humain ne possède pas une âme et n'a pas séparément une parole : il est un être de parole-âme, qui éclôt comme une fleur quand le souffle juste passe par lui. Quand un Mbyá-Guaraní apprend à parler, il n'apprend pas à utiliser un outil : il apprend à laisser sa parole-fleur s'ouvrir.
Ayvu est à la fois la parole, l'âme, et le surgissement floral du langage. Les Guaraní ne distinguent pas le langage humain de l'animation de l'âme — c'est le même mouvement, la même fleur qui s'ouvre. Quand le langage humain perd sa fleur, l'âme aussi se ferme. Quand l'âme s'ouvre, la parole reprend son éclat.
Lecture INFUSE — Clastres a passé plusieurs années chez les Mbyá-Guaraní du Paraguay et de l'Argentine. Sa transmission est respectueuse — il ne prétend pas avoir reçu la tradition complète, qui suppose une initiation que les non-Guaraní ne reçoivent pas. Mais il a rendu visible, en français, un mot qui mérite l'hospitalité.
Robert Moss reprend le mot ayyu dans Dreamways of the Iroquois — à la rencontre, dans son texte, de la grammaire iroquoise de l'âme-rêveuse et de la grammaire guaraní de l'âme-parlante. Il l'utilise pour décrire ce que fait un grand conteur, ou un curandero, ou quiconque parle de telle sorte que sa parole devient vivante : la parole-fleur s'ouvre. C'est le contraire du discours technique, du bavardage, du commentaire — qui sont des paroles fanées, ou des paroles jamais fleuries.
Chants sacrés (oporaí), discours rituels, initiation par le karaí (sage)
« Le mot Ayvu signifie son, langage, parole et chant aussi en même temps. C'est le souffle créateur qui surgit dans la divinité originelle. »— Karaí Mbyá-Guaraní cité par León Cadogan · Ayvu rapyta, 1959 · paraphrase respectueuse
Duende — ce qui monte par la plante des pieds
En 1933, à Buenos Aires, Federico García Lorca — poète andalou, trente-cinq ans, déjà célèbre — prononce une conférence qui va devenir un classique discret de la pensée artistique du XXᵉ siècle : Teoría y juego del duende — Théorie et jeu du duende. Le texte est court (quarante pages dans l'édition espagnole), mais il a marqué Cohen, Cave, Dylan, Federico Mompou, et tous ceux qui ont essayé de penser ce qui distingue l'art habité de l'art correctement exécuté.
Le duende, dit Lorca, n'est ni l'ange (qui descend et qui guide), ni la muse (qui inspire la beauté). C'est ce qui monte — par la plante des pieds, depuis la terre, à travers le corps de l'artiste. Il vient du chthonien, du souterrain, du sang. Il ne se commande pas. Il vient quand l'artiste a brûlé sa technique et qu'il reste un corps offert. Lorca cite Manuel Torres, vieux cantaor flamenco, qui disait après un concert de Falla : « Tout ce qui a des sons noirs a duende. » Et Lorca ajoute, lapidaire : « Et il n'y a pas de plus grande vérité. »
El duende, en cambio, sube por dentro, desde la planta de los pies. Es decir, no es cuestión de facultad, sino de verdadero estilo vivo: es decir, de sangre; es decir, de viejísima cultura, de creación en acto. (Le duende, lui, monte par l'intérieur, depuis la plante des pieds. Il ne s'agit pas d'une faculté, mais d'un véritable style vivant : c'est-à-dire de sang ; c'est-à-dire de très ancienne culture, de création en acte.)
Lecture INFUSE — Le mot espagnol duende a une histoire complexe — il a d'abord désigné, en castillan médiéval, un esprit domestique malicieux. Lorca le détourne pour nommer une qualité artistique. Cette torsion est devenue canonique. Toute la pensée andalouse postérieure sur le cante jondo se réfère à Lorca.
Le duende rejoint ayyu par un point précis : il ne désigne pas un contenu (ce qui est dit), mais une qualité du dire (comment le dire est dit). Et il suppose la même condition : l'humain qui est traversé. Le cantaor qui chante avec duende n'invente pas son émotion — il consent à ce qu'elle monte. La parole-fleur Mbyá s'ouvre quand le karaí consent à ce qu'elle s'ouvre. Deux traditions très distantes, une même structure profonde : la parole habitée n'est pas produite, elle est traversée.
Sage — Heidegger, le dire qui appelle
Le troisième sommet est philosophique. Martin Heidegger — quel que soit le jugement qu'on porte sur sa biographie politique inacceptable — a passé les vingt dernières années de sa vie à penser le langage. Dans Unterwegs zur Sprache (1959 ; traduction française Acheminement vers la parole, Gallimard, 1976), il distingue deux registres du parler. La Sprache — le langage comme outil de communication, qui transmet des informations entre locuteurs. Et la Sage — le « dire », au sens de l'invocation qui appelle l'être à se manifester. La Sage ne décrit pas — elle convoque. Elle ouvre un espace où l'être nommé peut entrer.
L'exemple que Heidegger développe est tiré d'un poème de Georg Trakl : « Un soir d'hiver ». Quand le poète dit « il neige sur la fenêtre », il ne décrit pas la météorologie. Il appelle. Il fait advenir, dans la conscience du lecteur, une certaine ouverture du soir, du froid, du dehors, du dedans, du verre, du flocon — toute une cosmologie sensible qu'aucune phrase descriptive ne pourrait transmettre. La Sage est exactement ce que les Guaraní appellent ayyu. La parole qui ne dit pas seulement ce qu'elle dit — qui ouvre, par le dire même, l'être qu'elle nomme.
Die Sprache spricht. — Le langage parle. Mais ce parler n'est pas notre activité. C'est l'événement où l'être nous adresse la parole et où nous y répondons. La Sage est l'appel ; notre langage humain est, dans le meilleur des cas, la réponse qui consent à ce qui appelle.
Lecture INFUSE — L'apport de Heidegger est conceptuel : il fournit, à partir de la philosophie occidentale, un vocabulaire qui permet de comprendre pourquoi ayyu et duende ne sont pas des concepts exotiques mais pointent une structure profonde du langage humain que la modernité technique a fait disparaître. La convergence cosmologique est réelle, malgré la totale différence des langues sources.
Gougaud — le conteur qui sait quand se taire
Le quatrième témoin est le plus discret. Henri Gougaud, conteur français mort en 2024, a passé soixante ans à porter des contes mondiaux dans une langue française vivante. Ses neuf livres de contes — du Arbre aux trésors (1987) aux Sept plumes de l'aigle (1995) — sont parmi les rares textes en français contemporain où l'on sent que la parole-fleur s'ouvre.
Gougaud n'a jamais théorisé son art. Mais dans plusieurs entretiens — notamment celui qu'il a donné à France Culture en 2010 — il a énoncé la règle qui guidait sa pratique : « Conter, c'est savoir quand se taire ». Pour lui, l'erreur du conteur débutant, ou du conteur trop pressé, est de remplir le silence. Le grand conteur, lui, fait confiance au silence pour porter ce que la parole ne peut transmettre. C'est exactement ce que la voix INFUSE appelle, à la suite du japonais, ma (間) — l'intervalle, le silence actif qui structure le récit autant que les mots eux-mêmes.
Si l'on rassemble les quatre — ayyu, duende, Sage, le conter de Gougaud — on a une grammaire complète de ce qu'est une parole vivante. Elle s'ouvre comme une fleur. Elle monte par la plante des pieds. Elle appelle l'être qu'elle nomme. Elle sait quand se taire. Quatre langues différentes, quatre lignées différentes, une seule chose tracée. Cela n'est pas un hasard. Cela signale, comme la convergence Bohm-Seth-Bachelard que nous avons examinée ailleurs, qu'un même phénomène est repéré, dans plusieurs traditions indépendantes, avec une précision suffisante pour qu'il commence à se laisser nommer.
Hospitaliser sans approprier
Une question éthique nette se pose à ce point. Avons-nous le droit, francophones du XXIᵉ siècle, d'utiliser ces mots ? Ayyu n'est pas un mot français. Duende n'est pas un mot français. Sage est intraduisible techniquement. Les utiliser dans nos textes, est-ce une appropriation des langues qui les portent ?
La voix INFUSE distingue deux postures. La première est l'appropriation — quand on emprunte un mot sans en respecter la source, qu'on le décolle de son contexte, qu'on s'en sert comme d'un produit de signalisation spirituelle. C'est ce que fait le marché wellness avec « chakras », « namaste », « om », « blessed ». Le mot devient un costume. C'est inacceptable. La seconde est l'hospitalité — quand on invite le mot dans sa langue en nommant sa provenance, en respectant ce qu'il porte, en l'utilisant sobrement, parce que sa langue d'accueil n'a pas l'équivalent et que le besoin est réel.
INFUSE pratique la seconde. Nous utilisons ayyu rarement, toujours en italique, toujours en mentionnant les Mbyá-Guaraní et Cadogan-Clastres. Nous utilisons duende rarement, toujours en italique, toujours en mentionnant Lorca. Nous utilisons ma 間 rarement, toujours en italique. La règle (suggérée par le linguiste Guy Deutscher dans Through the Language Glass) est claire : un mot étranger ne rentre dans une langue qu'à condition de tracer une frontière perceptuelle qu'aucun mot existant ne trace. Si l'équivalent existe, l'emprunt est snobisme. Si l'équivalent n'existe pas, l'emprunt est hospitalité juste — il ouvre une perception.
Trois usages pour ta vie ordinaire
Pas pour parler comme un livre. Pour percevoir ce que ta langue actuelle te cache.
Usage un — repérer le ayyu chez les autres. Quand tu écoutes quelqu'un parler, observe sans juger : sa parole est-elle fleurie ? S'ouvre-t-elle au moment où elle est dite, ou se contente-t-elle de transmettre des informations préparées ? Tu remarqueras vite que certains parlent toujours avec ayyu (souvent : enfants jusqu'à 7 ans, certains conteurs, certains amoureux récents, certaines personnes en fin de vie). D'autres jamais (souvent : les communicants professionnels, les chefs d'entreprise rompus à la prise de parole, les politiques entraînés). Cette observation, faite avec tendresse, change ta perception sociale en quelques semaines.
Usage deux — repérer le duende dans l'art. Quand tu écoutes une chanson, quand tu lis un poème, quand tu regardes un film, demande-toi : est-ce que ça monte par la plante des pieds ? Ou est-ce que ça reste dans la tête ? Cette distinction n'est pas un jugement de qualité technique — beaucoup d'art techniquement parfait n'a pas de duende, et beaucoup d'art imparfait en porte. C'est un autre paramètre. Lorca te le donne. Tu apprendras à le sentir.
Usage trois — faire de la place au silence. Quand tu racontes une histoire à quelqu'un, ou quand tu parles d'une expérience qui compte, expérimente : ralentis. Insère du silence. Pas du silence d'embarras — du silence intentionnel. Tu observeras que la parole change. Elle s'ouvre. Le ma 間 japonais, et la règle de Gougaud, opèrent. Cela ne s'apprend pas en un jour. Cela se pratique. Et au bout d'un certain temps de pratique, certains de tes interlocuteurs te diront, sans savoir pourquoi : « ça m'a fait quelque chose ce que tu as dit. » Tu n'auras pas dit plus. Tu auras laissé la parole-fleur s'ouvrir.
Questions fréquentes
i.Est-il honnête d'utiliser un mot guaraní quand on n'est pas guaraní ?+
Cela dépend strictement de la manière de l'utiliser. Honnête : citer Cadogan ou Clastres comme source, garder le mot en italique pour signaler son extériorité, l'utiliser quand le français n'a pas d'équivalent, indiquer qu'on n'a pas reçu la transmission Mbyá-Guaraní. Malhonnête : utiliser le mot comme un logo spirituel pour vendre un produit, prétendre porter la tradition, oublier de citer ceux qui l'ont rendu disponible en français. La distinction se joue dans l'éthique de l'usage, pas dans l'usage lui-même. Beaucoup de mots ont voyagé entre langues sans appropriation — algèbre, café, ciao, tabou, tchèque. La règle est la précision et le respect.
ii.Heidegger reste-t-il fréquentable, vu son passé politique ?+
La question est sérieuse et n'a pas de réponse confortable. Heidegger a été membre du parti nazi de 1933 à 1945, n'a jamais publiquement retiré son engagement, et ses Cahiers noirs (publiés posthume) contiennent des passages antisémites inacceptables. Sa philosophie, prise en bloc, ne peut être lue sans cette donnée. Cela étant dit, sa pensée sur le langage — particulièrement Unterwegs zur Sprache — a une valeur conceptuelle qui peut être appropriée avec lucidité critique. La position INFUSE : citer Heidegger sur ce point précis avec la précaution de mentionner sa biographie problématique, comme nous le faisons ici. Refuser de le citer entièrement, c'est aussi refuser un outil. Le citer sans le contextualiser, c'est faire silence sur l'inacceptable.
iii.Concrètement, à quoi sert ce vocabulaire dans ma vie quotidienne ?+
À deux choses. Un : à percevoir ce que tu percevais avant en floutage. La perception est entraînée par la langue, c'est un fait empirique documenté depuis Whorf-Sapir jusqu'aux travaux contemporains de Lera Boroditsky. Avoir le mot duende ou ayyu te donne accès, en quelques semaines, à une dimension de l'écoute des autres et de l'art qui te restait étrangère. Deux : à parler toi-même autrement. Quand tu sais que la parole peut s'ouvrir comme une fleur, tu commences, doucement, à parler de manière qu'elle s'ouvre. C'est un déplacement minuscule. Il change ta présence dans la conversation, et — selon les jours et la qualité de l'écoute de tes interlocuteurs — il change la qualité de leur écoute. La grammaire animiste commence là.
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